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Un salon à ne pas manquer!

Un salon à ne pas manquer!

En effet, ils se font rares les salons, du livre ou d’autre chose, en cette année covidienne.

Je vous rappelle donc que le 32ème Salon du livre de Cosne-sur-Loire a été reporté de mai en septembre et se tiendra, c’est confirmé, du 18 au 20 de ce mois.

A l’occasion de ces nouvelles rencontres avec quelque 80 auteurs, vous aurez la possibilité de découvrir un ouvrage tout à fait dans l’air du temps puisque j’aurai le plaisir d’y présenter NEMESIS Remettons le monde à l’endroit.

J’en profiterai également pour annoncer la sortie en novembre d’un nouveau livre qui fait le lien entre de grands sujets d’actualité et NEMESIS, d’où son titre AUTOUR D’UN LIVRE et son sous-titre Bienvenue chez NEMESIS ! 

Horaires d’ouverture : le vendredi de 16h à 19h30. Le samedi de 9h30 à 12h et de 14h30 à 19h, le dimanche de 9h30 à 12h et de 14h30 à 18h.

Tarifs d’entrée : 3€, gratuit jusqu’à 18 ans.

A très bientôt,

Bertrand

PS : n’ayez aucune crainte avec les mesures sanitaires, elles seront adaptées au contexte du salon et scrupuleusement observées.

Sommes-nous « chez nous » ?

Sommes-nous « chez nous » ?

Un ami qui a vécu comme moi en Nouvelle-Calédonie me fait passer ce message qui incite à certaines réflexions.

Un vieux Kanak m’a dit un jour :

« C’est la terre de nos ancêtres, oui… Il y a une histoire, il y a un vécu.

Mais comme dans toute histoire, il y a un début et il y a une fin.

Avant que l’on soit Kanaks, nous étions ce que le passé nous prouve : des peuples nomades, nos ancêtres sont arrivés sur cette terre et se sont installés par la suite.

En quoi moi, vieux Kanak descendant d’un peuple qui est arrivé dans un passé lointain, j’aurais plus de droits que ceux qui arrivent aujourd’hui ? Ce n’est pas une course au premier arrivé !

L’arrivée des Blancs, Javanais, Wallisiens, Chinois, etc. ne veut pas dire que l’histoire se termine. Elle se construit AVEC les autres.

Il ne faut pas voir la personne différente comme une menace ! mais comme un voyageur qui a besoin d’un toit à qui tu offres un bol de thé pour qu’il ne prenne pas froid (…)

Le racisme, c’est par peur de l’autre, la peur du changement. Mais la montre tourne, le temps passe et qu’on le veuille ou non, les choses changent pour le bien de tous, le bien de chacun.

C’est pour ça que dans le passé, il y a eu des guerres puis des révoltes : on avait peur que le changement joue sur nos manières de vivre !

Mais maintenant voilà, les jeunes s’entêtent à être violents car ils ont peur que leur paradis, leur terre soit volée.

Mais moi, mon fils est en France, il vit là-bas, il a sa vie là-bas et il vit bien. A-t-il volé ces terres ? A-t-il tué, violenté ou volé pour les acquérir ? Non, il a travaillé !

Et il m’a dit qu’il restait là-bas parce qu’il est dégoûté de ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie !

Je finirai par une vérité qui nous touche tous.

Nous ne vivons sur terre qu’une fois.

Alors pourquoi passer sa vie à haïr et mourir avec le cœur sec plutôt que vivre pleinement et s’endormir la tête pleine de bons moments ? »

Ce texte, je ne suis pas sûr qu’il soit authentique. Il évoque tant de questions fondamentales qu’il faudrait plusieurs ouvrages pour y répondre de manière précise et approfondie. Il est toutefois possible de faire quelques remarques très préliminaires sur les différentes propositions de son auteur présumé.

La première remarque que l’on peut faire au bout de sa lecture, c’est qu’au fond, ce Kanak reconnaît le fait colonial comme un élément normal de l’Histoire et que le peuple kanak doit en accepter les conséquences ; dès lors, toute nécessité de s’opposer à cette situation par quelque manière que ce soit, surtout par la violence, devient inutile et même néfaste.

Cette position est peut-être d’une grande sagesse dans le cas de la Nouvelle-Calédonie, mais elle ne saurait être généralisée : il y a aujourd’hui dans le monde des peuples opprimés dont le combat est légitime, que ce soit celui des Palestiniens, des Ouïghours, des aborigènes d’Australie ou de l’Amazonie, et de tous les peuples des « Premières Nations » sur lesquels les Européens ont commis les plus atroces génocides qu’ait connus l’humanité.

Ayons donc la lucidité de reconnaître que les « voyageurs » dont il est question dans ce texte n’étaient pas tout à fait des « bisounours » et ont rarement, pour ne pas dire jamais, abordé de nouveaux rivages et de nouvelles frontières où vivaient déjà d’autres humains, animés d’intentions pacifiques et n’envisageant rien d’autre que de respecter ceux qui leur auraient souhaité la bienvenue avec ce « bol de thé » (je note qu’un Kanak aurait plus volontiers offert un bol de kawa !). Bien au contraire, ces nouveaux arrivants étaient animés d’idées de conquêtes et de domination, sans aucune intention de laisser en paix ceux qui étaient déjà là, prêts à les éliminer totalement au cas où ils leur opposeraient de la résistance ; de fait, de tels « visiteurs » ont toujours eu cela de particulier que ce sont des envahisseurs.

Bien sûr, il n’est plus aujourd’hui envisageable de chasser tous les Européens dont les ancêtres ont pris possession des Amériques ou de l’Australie en éliminant purement et simplement la plus grande partie des premiers occupants. En revanche, il y a des combats qui ne sont pas encore totalement perdus contre les oppresseurs de ce siècle et bien des « guerres et des révoltes » du passé restent d’actualité dans diverses régions du monde. Et ces combats ne sont pas seulement menés par crainte des peuples opprimés de perdre leurs « manières de vivre », mais plus encore de perdre leur liberté, le respect qui leur est dû, et enfin la vie.

La situation de la Nouvelle-Calédonie est-elle différente des exemples qui viennent d’être cités ? Sans trop d’hésitation, je crois que l’on peut répondre « oui ». D’abord parce que les colons français ne se sont pas livrés à un génocide des Kanaks comme l’ont fait les autres colons européens du Royaume-Uni, d’Espagne et du Portugal. Ensuite parce que ce peuple a fini par obtenir des droits identiques à ceux des ressortissants du pays colonisateur tout en conservant ses règles coutumières. Ajoutons encore que leur territoire bénéficie d’une large autonomie en termes de protection sociale, de fiscalité, d’aménagement du territoire et d’éducation. Au total, bien que le mode de vie de nombreux Kanaks reste éloigné du mode de vie occidental, ceux-ci bénéficient d’un niveau de vie très supérieur à celui de citoyens de pays insulaires voisins ayant accédé à l’indépendance comme le Vanuatu.

La dernière remarque concerne cette idée ancienne chère à Jean-Jacques Rousseau, à savoir que la terre appartient à celui qui la fait fructifier. Rousseau y met toutefois un bémol : cette façon de s’approprier une terre ne doit porter préjudice à personne ; en particulier, il n’est pas envisageable de s’approprier une terre déjà cultivée ou utilisée de quelque façon que ce soit par quelqu’un d’autre ! « Personne ne touche au jardin de son voisin : chacun respecte le travail des autres afin que le sien soit en sûreté » (l’Émile). Ainsi, parlant de son fils, ce Kanak ne dit rien d’autre que Jean-Jacques par ce commentaire « A-t-il volé ces terres ? A-t-il tué, violenté ou volé pour les acquérir ? Non, il a travaillé ! ».

Je terminerai en rappelant que l’essai auquel est consacré ce blog rappelle que la violence de la colonisation, là où elle a disparu dans sa forme traditionnelle, est souvent remplacée de nos jours par « La violence des grandes multinationales (qui) se manifeste également à l’égard des populations indigènes lorsque celles-ci sont expropriées et chassées de leurs terres pour y implanter des activités telles que l’extraction d’hydrocarbures ou de minerais, par l’élimination de la forêt et la culture de plantes fournissant des agrocarburants (canne à sucre, palmiers à huile) ou par la construction de grands barrages » (chapitre V, p. 328/329).

Bertrand

Annonce importante

Annonce importante

Une lectrice assidue de ce blog me demandait il y a quelques jours pourquoi je n’avais pas posté de billets depuis plus d’un mois et demi. Je me dois donc de fournir quelques explications.

Tout d’abord, je suis parti en vacances pendant plus de deux semaines. Pendant cette période de repos et de détente j’ai donné la priorité à la lecture plutôt qu’à l’écriture. J’espère que personne ne m’en voudra. Après tout, je ne suis pas un éditorialiste ou un chroniqueur qui se serait engagé à fournir chaque semaine, et même plusieurs fois par semaine, des analyses, commentaires et autres réflexions inspirés par l’actualité.  

Mais ce n’est pas là la raison principale de mon absence provisoire du blog.

Elle tient précisément à mon activité qui a été plus intense que de coutume dans l’écriture de ces billets au cours des premiers mois de l’année 2020. Comme vous l’aurez constaté, le séisme que le coronavirus a provoqué dans la vie privée des gens et dans les sphères économique, sociale et culturelle a été pour moi l’occasion de montrer à quel point l’essai que j’ai publié en octobre 2017 faisait écho aux questionnements qui ont surgi de toute part à propos des conséquences de la mondialisation, de nos systèmes de production, de l’organisation de nos territoires et de nos modes de vie.

Cette situation était source de frustrations car il faut bien reconnaître, qu’étant depuis plus de deux ans resté « sous les radars » des médias, mon essai n’a pu à ce jour trouvé un lectorat significatif. Dommage car son contenu adresse précisément les grandes questions du monde actuel avec l’objectif d’amener les lecteurs à une meilleure compréhension de ce monde et à entrevoir le monde nouveau que tente de dessiner le dernier chapitre du livre.

Tout en faisant cet amer constat, je réalisai que le blog contenait un nombre appréciable de pages d’écriture, soit du fait des commentaires de lecteurs de NÉMÉSIS, soit du fait de mes commentaires post-signatures ou post-salons littéraires, soit encore – et surtout – du fait des nombreux billets qui s’étaient accumulés au fil des mois.

Fin mai, il m’est alors venu cette idée étrange d’effectuer une compilation de tous ces textes et de les organiser en plusieurs chapitres en vue de les publier ! J’ai adressé ce nouveau manuscrit directement à mon éditrice chez Amalthée début juin, me demandant quel accueil serait réservé à ce projet inhabituel de publier un livre sans prétention qui évoque avec insistance un autre livre beaucoup plus ambitieux qui se positionnait déjà comme un ouvrage atypique par les analyses et les propositions qu’il présente.    

Fin juin, j’ai une nouvelle fois pu apprécier l’esprit très ouvert de mon éditrice puisqu’elle acceptait de publier ce manuscrit si particulier. J’avais dès le début envisagé un titre évoquant clairement cette particularité : Autour d’un livre, et pour inviter du même coup le lecteur à se plonger dans le plat de résistance de l’essai, j’y ai ajouté ce sous-titre : Bienvenue chez NÉMÉSIS. Naturellement, ne surtout pas croire que ce nouveau livre n’est destiné qu’à la promotion de son grand frère ; de fait, son contenu est totalement nouveau puisqu’il comporte pour l’essentiel de nouvelles réflexions tenant compte de l’actualité de ces deux dernières années. Tous les lecteurs du blog pourront le confirmer.

Interrogation légitime de ces lecteurs : quel intérêt auraient-ils à acheter ce nouveau livre ? D’abord l’intérêt d’avoir une compilation imprimée, plus simple et plus facile à lire ou relire ; ensuite, de découvrir certains ajouts qui ne se trouvent pas dans le blog. Enfin de pouvoir prêter ce livre qui ne coûtera que 10 € à des connaissances pour leur donner envie de lire l’essai publié en 2017.

Autour d’un livre sortira en octobre prochain. La date précise vous sera donnée ultérieurement sur le blog.

Je ne veux pas garantir que je continuerai à publier régulièrement des billets, ayant décidé de reprendre la rédaction d’un nouvel essai commencée depuis plus d’un an…

J’en profite pour rappeler que le 32ème Salon du Livre de Cosne-sur-Loire est à ce jour maintenu aux nouvelles dates des 18, 19 et 20 septembre. J’espère avoir le plaisir de vous y rencontrer très nombreux.  

Horaires d’ouverture : le vendredi de 16h à 19h30, le samedi de 9h30 à 12h et de 14h30 à 19h, le dimanche de 9h30 à 12h et de 14h30 à 18h30.

Tarifs d’entrée : 3€, gratuit jusqu’à 18 ans.

A bientôt,

Bertrand

La CCC, prélude d’un monde nouveau?

La CCC, prélude d’un monde nouveau?

Je reconnais très humblement avoir fait une lecture en diagonale des 150 propositions de la Convention citoyenne sur le Climat (CCC). Toutefois, ce ne sont pas les détails de chaque proposition qui importent dans la perspective de ce billet comme vous pourrez le constater.

De prime abord, je reste un peu sur ma faim. Le produit livré ressemble à un inventaire à la Prévert dans lequel on découvre une myriade de mesures ou mesurettes pouvant avoir un impact positif sur l’environnement, sans toutefois les raccrocher à un tronc solide qui, par dichotomies successives, se diviserait en branches et en rameaux. Avec cette métaphore adaptée à une problématique essentiellement environnementale, il faudrait aussi parler du sol dans lequel plongeraient les racines de ce que j’appellerai « l’arbre du bien-être ».

Celui-ci doit disposer d’une base contenant les éléments nutritifs fondamentaux nécessaires à son développement. Cette base est, bien sûr et avant tout, populaire. Notre arbre ne saurait se développer sans l’existence très majoritaire au sein de la population d’une volonté de faire naître un système de valeurs qui tourne résolument le dos à celles du système actuel. Autrement dit, ce bien-être ne pourra prospérer qu’à la condition de remplacer la primauté au marché, à la croissance et aux profits par des valeurs humanistes de respect de la vie sous toutes ses formes, de partage et d’entraide, et que la devise de notre République, liberté, égalité, fraternité, devienne une réalité convaincante. Les valeurs dont je parle sont la sève de cet arbre symbolique ; sans elles, il ne peut que végéter et dépérir. Pour dire les choses simplement, le monde nouveau ne pourra naître et grandir sans une volonté populaire affirmée, et traduite au plus haut niveau dans un vaste projet politique de progrès humain.

J’ajoute que ce changement de paradigme doit être donné en exemple et soutenu bien au-delà de nos frontières, car l’avènement d’un monde nouveau ne peut atteindre sa plénitude que s’il se développe à une échelle mondiale. L’évolution du climat en est la meilleure preuve : si les actions en faveur du climat se cantonnent à quelques pays de taille moyenne, l’impact restera insuffisant pour atteindre par exemple les objectifs de la COP 21. Mais il faut également considérer qu’un projet de société fondé sur la recherche obstinée du bien-être restera difficile à atteindre si trop de pays dans le monde continuent à bafouer les droits humains et les règles de l’Organisation internationale du Travail, à négliger toute forme de protection sociale ou encore à verser des rémunérations indignes. Tant qu’elles perdureront, de telles situations représenteront autant d’opportunités pour les affairistes de réaliser des profits grâce aux pays-usines à bas coûts, permettant de poursuivre cette division internationale du travail aux effets délétères, à la fois humains et environnementaux.  

 Loin de moi l’idée de dévaloriser l’important travail réalisé par des citoyens dont on ne peut que saluer la volonté de mener à bien un exercice qui nécessitait pour beaucoup d’entre eux de ne pas compter leur temps pour se familiariser avec des problématiques complexes. Pourtant, cela ne doit pas interdire de réagir à l’ensemble des propositions qui ont été faites, d’autant que le produit livré par la CCC n’a pas vocation à rester figé dans le temps, mais au contraire à susciter le débat d’idées dont sortira, espérons-le, un véritable projet de société capable d’emporter, le moment venu, l’adhésion du plus grand nombre de Français, à défaut d’emporter celle du pouvoir actuel.

 N’ayant pas participé à cette convention, je ne me permettrai pas non plus de critiquer la méthodologie qui a été mise en œuvre puisque je n’en connais pas la teneur. Je ne peux donc qu’évoquer une approche montrant comment elle aurait pu se construire sur la structure arborescente suggérée.

 J’ai déjà évoqué l’importance fondamentale de la sève fournie par les racines de l’arbre et du substrat nourricier dans lequel elles doivent s’enfoncer. Le tronc commun, c’est le bien-être de l’humanité, ce qui implique d’une part, de conserver un environnement compatible avec le maintien en bonne santé des humains, et d’autre part, de leur permettre d’accéder à la meilleure qualité de vie possible, deux éléments qui constituent les branches maîtresses de l’arbre du bien-être.  

 Ceci étant posé, le rôle de la CCC était a priori de « définir les mesures structurantes pour parvenir, dans un esprit de justice sociale, à réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici 2030 par rapport à 1990 ». Cette façon qu’a eue le Premier ministre de définir la mission de la Convention indique d’entrée de jeu que l’objectif spécifique de réduction des gaz à effet de serre (GES) doit être associé à des « mesures structurantes », ce qui est très vague, mais implique me semble-t-il de réfléchir d’une manière générale à tous les aspects de l’organisation de notre société qui peuvent avoir un impact, direct ou indirect, sur les niveaux d’émission de GES. Or, plus on y réfléchit, plus on découvre que les domaines concernés sont nombreux, d’autant que le Premier ministre fait également référence à l’esprit de « justice sociale », ce qui élargit encore plus le champ d’investigations et de propositions de la CCC ! Il n’est donc pas étonnant que certains membres de la Convention aient proposé par exemple une nouvelle réduction du temps de travail (RTT) hebdomadaire à 28 heures ; il est en effet facile de montrer qu’une telle mesure pourrait avoir un impact sur les émissions de GES, ne serait-ce qu’au travers des déplacements domicile-travail qui diminueraient de 20% en passant à la semaine de quatre jours pour celles et ceux qui ne peuvent pas bénéficier du télétravail. Malheureusement, cette proposition essentielle de RTT n’a pas été retenue. Cela dit il eût été sans doute plus acceptable de proposer la semaine de 32 heures en quatre journées de huit heures, ce qui suivrait un rythme comparable aux deux précédentes RTT avec le passage à 39 heures en 1982, à 35 heures au 1er janvier 2002, soit une diminution du temps de travail hebdomadaire de trois heures environ tous les 20 ans si l’on se fixait 2022 comme échéance de passage aux 32 heures…

Réfléchir au problème de l’environnement requiert de s’interroger d’abord sur les causes fondamentales de la crise climatique et de la dégradation rapide et inquiétante de notre biotope. Rappelons au passage que nous pourrions très bien avoir un réchauffement du climat sans avoir en même temps des pollutions de l’air, de l’eau et des sols dangereuses pour la santé, ou une disparition massive d’espèces de la faune et de la flore sauvages.

 Afin de ne pas répéter les conclusions du GIEC, nous dirons simplement que le réchauffement climatique répond aux lois de la thermodynamique : l’agitation de plus en plus intense des humains dans l’atmosphère terrestre se fait au prix d’une augmentation constante de leur consommation d’énergies fossiles, laquelle libère des GES qui séquestrent une partie du rayonnement solaire en l’empêchant de se rediffuser dans l’espace. Il va de soi que le phénomène s’est encore aggravé du fait d’une augmentation exponentielle de la population mondiale au cours des cent dernières années : en 1800, cette population avait atteint péniblement un milliard d’individus depuis ses origines, tandis qu’elle s’était accrue de la même quantité entre 1999 et 2011, soit en 12 ans ! D’autres facteurs interviennent de manière cumulative : l’effet de serre dû à la libération massive de dioxyde de carbone (C02) provoque le dégel du pergélisol, lequel libère à son tour du méthane, un GES au potentiel de réchauffement 34 fois plus élevé que le CO2. C’est pourquoi il faut s’attendre à un effet d’emballement de la température moyenne de l’atmosphère ; et les informations qui nous parviennent en ce mois de juin 2020 font craindre le pire : des températures extrêmes de +38°C ont été relevées en Sibérie, une immense région dans laquelle le pergélisol représente des millions de km2. Au moment où nous subissons les conséquences catastrophiques de la pandémie du Covid 19, le risque se profile de voir le pergélisol libérer des virus inconnus et potentiellement dangereux.

  Bien que l’augmentation du C02 dans l’atmosphère ne soit pas directement nuisible à la santé, on voit donc que le réchauffement climatique qu’elle provoque peut être à l’origine d’une cascade de conséquences très dangereuses. Citons-en seulement quelques-unes en plus du risque lié au dégel du pergélisol: insécurité alimentaire provoquée par la sécheresse, déficit d’eau potable, fonte des glaciers entraînant la montée des eaux des océans, laquelle menace de submerger des archipels ou des deltas densément peuplés, tous phénomènes d’origine climatiques qui génèrent des flux migratoires avec ce que cela peut représenter comme souffrances pour les populations concernées ; et pour finir, sans que la liste soit exhaustive, des évènements extrêmes de plus en plus fréquents tels que cyclones et pluies torrentielles avec leurs lots de victimes et de dégâts matériels.

Mais l’utilisation de combustibles fossiles pour produire de l’énergie affecte aussi directement la santé des populations en émettant des particules fines et d’autres émanations qui sont mortifères. Ces pollutions de l’air provoquent des millions de morts prématurées dans le monde chaque année suite à des complications respiratoires et cardio-vasculaires. Les grandes métropoles, l’environnement des principaux ports marchands et des aéroports internationaux présentent des niveaux de pollution tellement élevés qu’une surveillance s’impose afin de limiter le trafic, mais routier uniquement, lorsqu’il y a des pics de pollution ; malheureusement, cela n’entraîne que très rarement des mesures durables pour résoudre ces problèmes à moyen ou long terme.

Nous venons de voir l’impact sur l’environnement et notre santé de l’utilisation intensive de combustibles fossiles. Mais on ne peut que regretter que la CCC ait oublié de rappeler que l’énergie nucléaire utilise également des combustibles extraits du sol et qu’elle produit beaucoup de déchets ayant la fâcheuse caractéristique de n’être dégradés ni dans l’environnement, ni par aucun procédé technique ; bien au contraire, ces déchets sont les pires de tous car ils imposeront leur présence à l’humanité pour des siècles, voire des millénaires ! Par ailleurs, cette technologie présente, on le sait, des dangers sans précédent pour les êtres vivants et interdit toute présence humaine pour des durées indéterminées dans de vastes territoires autour des sites de catastrophes nucléaires comme celles de Tchernobyl et Fukushima. La transition énergétique doit conduire à l’utilisation de sources d’énergie renouvelables, mais aussi non dangereuses. 

Poursuivons l’examen des autres atteintes à l’environnement provoquées par les activités humaines en évoquant d’autres pollutions qui touchent à la fois l’air, les sols et l’eau. Elles sont par exemple liées à certaines activités agricoles qui utilisent des intrants chimiques à fortes doses. En prévision de ce qui sera dit plus loin à propos des accords de libre-échange (ALE), soulignons le fait que notre agriculture utilise massivement des aliments pour bétail importées de régions éloignées comme l’Amérique latine. Outre le fait que le transport maritime nécessaire à ces importations rejette du CO2 et des émanations toxiques, les cultures qui fournissent ces aliments consomment également des produits sous forme d’engrais et de pesticides que nous ne contrôlons pas et qui sont souvent interdits en Europe. Dans ce secteur, il faudrait donc que chaque pays établisse un bilan entre ce qu’il consomme par exemple en pesticides pour ses propres cultures et ce qui est consommé à l’étranger pour la culture des produits importés. De plus, des cultures extensives comme les palmiers à huile en Indonésie et en Malaisie conduisent à la destruction de millions d’hectares de forêts primaires, tout comme celles du soja et de la canne à sucre en Amazonie qui, en plus, menacent d’extinction des populations indigènes déjà décimées par des siècles de colonisation. Il apparaîtrait alors comme une évidence que la protection de l’environnement et la diminution des GES dans le secteur agricole appellent à la recherche de l’autonomie alimentaire en recourant autant que possible à des solutions locales comme le pâturage pour la nourriture des bovins.  

Quelles que soient les activités concernées conduisant à des productions agricoles, industrielles ou de services, les mesures spécifiques pour rétablir les équilibres perdus et retrouver une harmonie entre la nature et les humains ne pourront avoir l’efficacité désirée dans le contexte actuel de la globalisation puisque celle-ci est fondée sur des « valeurs » qui s’opposent frontalement au bien-être du plus grand nombre au profit d’une minorité disposant de pouvoirs exorbitants grâce à sa puissance économique et financière. Par conséquent, sans le changement de paradigme évoqué supra, les propositions de la CCC, à supposer qu’elles soient vraiment mises en œuvre, produiront un effet relativement marginal sur l’environnement et plus encore sur le bien-être des populations. Mais elles pourraient néanmoins avoir d’autres conséquences plus fondamentales :

  1. D’abord placer le pouvoir actuel face à ses contradictions : on ne peut pas éternellement avoir un discours dans lequel l’importance donnée à l’environnement est affirmée tout en continuant une politique qui tourne le dos à cette orientation ; mettre en place la CCC et poursuivre la mise en œuvre du CETA, laisser la Commission européenne signer des accords de libre-échange et d’investissement tous azimuts (Japon, Singapour, Vietnam, Mexique…), poursuivre des négociations commerciales avec de lointains pays comme l’Australie et la  Nouvelle-Zélande, et avec le MERCOSUR dont le principal état membre est le Brésil de Bolsonaro, ou encore réactiver les discussions commerciales avec les États-Unis de Trump, autant de réalités qui vont radicalement à l’encontre d’un projet favorable à l’environnement. La CCC aurait d’ailleurs dû évoquer beaucoup plus largement et précisément ces ALE et les règles de l’OMC qui donnent la primauté au droit commercial, seule la renégociation du CETA étant spécifiquement demandée ; par ailleurs, la demande d’inscrire des clauses environnementales dans les ALE aurait dû être assortie de mesures contraignantes. Citons encore l’exemple des aides massives accordées par le pouvoir actuel au transport aérien et à l’industrie automobile suite à la tragédie du Coronavirus sans que ne soit envisagé un vaste plan de développement pour le transport intermodal de marchandises entre le rail et la route afin de réduire radicalement la circulation des poids lourds sur longues distances. La CCC a fait des propositions de cette nature, ainsi que de diminuer l’usage de la voiture individuelle. Il est en revanche dommage que l’objectif de réduction progressive des trajets domicile-travail n’ait pas été proposé dans le cadre d’un politique d’aménagement de nos territoires.
  2. Deuxième conséquence positive : le battage médiatique fait autour des travaux et du rapport de la CCC contribuera au renforcement de la prise de conscience environnementale des citoyens, les préparant à des prises de positions éclairées lorsque sera venu le moment de faire un choix de société en 2022. Le débat qui s’amorce en ce mois de juin 2020 autour de ce rapport devrait ainsi permettre de faire apparaître l’incompatibilité totale entre les objectifs environnementaux et l’idéologie néolibérale qui a conduit à tous les dérèglements que connaissent nos sociétés, et ils ne sont pas seulement climatiques !

Le plus grand mérite de cette Convention citoyenne n’aura pas été de faire des propositions originales et innovantes – elles étaient par exemple déjà presque toutes inscrites dans le programme de l’un des candidats à la dernière élection présidentielle – mais plutôt d’avoir établi une nouvelle synthèse par un ensemble de personnes ne se réclamant d’aucune appartenance politique.

Toutes les mesures proposées, dont l’efficacité est évidemment variable, sont autant de verts rameaux qui s’agenceront pour former la frondaison de l’arbre du bien-être avec ses deux branches maîtresses de la santé et de la qualité de vie réunies sur un tronc solide prenant sa nourriture sur des racines plongées dans un terreau fertile où les valeurs humanistes seront plébiscitées par une majorité de citoyens.    

Violences

Violences

Je vous avais parlé il y a peu de temps de liberté, ou plutôt des libertés, en soulignant que nous pouvions parfois renoncer à certaines d’entre elles pour préserver notre santé et notre sécurité.

L’actualité de ces derniers jours m’amène à vous parler maintenant de violence, ou plutôt des violences.

Le terme violence s’oppose à différents antonymes tels que douceur, calme ou paix. L’existence d’innombrables concepts antagonistes dans notre langage a pour origine cette caractéristique de la nature humaine, une nature duale faite de sentiments, de pensées et de comportements qui se contrarient sans cesse. Le réalisme nous conduit à reconnaître l’existence de cette confrontation permanente au sein de l’humanité entre forces du Bien et forces du Mal. Mais reconnaître ne veut pas dire se résigner à laisser le Mal submerger le Bien. Chacun d’entre nous doit faire un choix : de quel côté ai-je envie de me situer ?

S’agit-il d’un choix seulement moral ? Non, c’est aussi un choix pragmatique. Se mettre du côté du Mal peut parfois apporter quelques satisfactions à court terme, mais il faut toujours en payer le prix fort à plus long terme. Voilà qui peut nous faire penser à l’histoire du peuple des Troglodytes que Montesquieu évoque avec tout le talent qu’on lui connaît dans les Lettres persanes. Chaque individu de ce petit peuple se distinguait par une absence totale d’empathie à l’égard des autres membres de sa communauté, n’ayant pas d’autre idée que de chercher son avantage en toute chose, prêt à violenter ou tuer son voisin pour satisfaire ses besoins ou ses envies. A chaque épisode de l’histoire que raconte le Persan Usbek, auteur supposé de la lettre évoquant les mœurs épouvantables de ce peuple, il apparaît que telle mauvaise action, tel acte criminel ou telle absence de compassion finit par se retourner non seulement contre ses auteurs, mais aussi contre le peuple tout entier.

Quand une « maladie cruelle » vint à ravager leur contrée, un médecin d’un pays voisin se trouvant là réussit à éradiquer l’épidémie et à les sauver tous. Or, les Troglodytes refusèrent de lui donner une quelconque récompense pour son action salvatrice et il s’en retourna chez lui « accablé des fatigues d’un si long voyage ». Mais une seconde vague de la maladie apparut. Les Troglodytes n’eurent alors aucun scrupule à le solliciter pour qu’il les sauve à nouveau d’une mort certaine, ce que le médecin refusa catégoriquement, accusant ce peuple ingrat d’avoir « dans l’âme un poison plus mortel que celui dont (il voulait) guérir ».

Cette fable se poursuit dans la lettre suivante d’Usbek à son ami Mirza où l’on apprend que seules deux familles Troglodytes ont survécu à la catastrophe sanitaire. En tout différents des autres Troglodytes, ils furent à l’origine d’une nouvelle lignée qui donna naissance à une société où régnait la « vertu » ; entendons par là que leur comportement était pétri de valeurs d’entraide et de partage, de compassion et de respect, ce qui fut prodigieusement bénéfique à la prospérité et au bien-être de chacun dans cette communauté devenue exemplaire.

La morale de l’histoire est on ne peut plus claire : la violence sous toutes ses formes est une calamité pour les sociétés humaines. L’épisode de la « maladie cruelle » qu’eurent à subir les mauvais Troglodytes, et l’ingratitude dont ils firent preuve à l’égard de leur sauveur, nous ramènent aussi à ce que nous aurons vécu avec la pandémie du Covid-19 ! La violence institutionnelle des gouvernements néolibéraux successifs a fini par affaiblir les moyens des services de santé, dégrader année après année les conditions de prise en charge des patients et mettre hôpitaux et EHPAD dans une incapacité à faire face dans des conditions humainement acceptables à l’afflux de malades du Covid ; et si malgré tout, les soignants ont pu faire des miracles, ce n’est que grâce à leur dévouement et à leurs compétences, et non grâce aux moyens notoirement insuffisants dont ils disposaient. Verrons-nous maintenant les vilains Troglodytes qui nous gouvernent rester indifférents aux demandes de tous les « invisibles » qui ont permis au pays de ne pas sombrer face à la crise sanitaire ?

De toutes les violences dont est capable l’humanité, l’une d’elle mérite une attention particulière : il s’agit de cette violence institutionnelle qui vient d’être citée. Parmi les particularités de cette violence-là, notons qu’elle ne s’exerce pas contre un individu, mais contre la société tout entière, à l’exception bien sûr, au moins pour un temps, de ceux qui en sont les auteurs. Notons encore, qu’elle appelle à d’autres formes de violences, comme l’a si justement constaté Dom Hélder Câmara, ancien évêque de Recife ; il fut aussi un défenseur des pauvres et un opposant à la dictature des généraux (1964-1985). Voilà ce qu’il disait à propos de la violence :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’Hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Ajoutons que la violence institutionnelle a encore ceci de particulier qu’elle peut être à faible bruit, souvent presque imperceptible. Quel média dominant viendrait vous parler de la « « violence » de telle loi qui, dans un alinéa discrètement introduit, va par exemple durcir les conditions imposées aux plus démunis pour bénéficier d’une aide, ou au contraire offrir une nouvelle niche fiscale pour permettre aux nantis d’alléger leur impôt ? Il y a des mots dont l’usage paraîtrait inconvenant dans ce genre de contexte ! Tout au plus pourra-t-on signaler quelques escarmouches verbales au Parlement lors de la discussion de tel ou tel article de loi. Ainsi, insensiblement ces lois aboutiront à un corpus législatif et réglementaire qui contribuera à augmenter les inégalités, induisant plus de précarité et de pauvreté pour un grand nombre de citoyens, et encore plus d’aisance pour une minorité déjà bien servie.

Cette violence qui était quasi invisible dans ses moyens finit donc par le devenir au niveau de ses effets, se traduisant concrètement dans la vie réelle des citoyens, provoquant le mécontentement devant la dégradation des conditions de vie : chômage pour les uns, stagnation des salaires pour les autres, dégradation continue des services publics, environnement de plus en plus délétère pour la santé, etc. La combinaison de tous ces effets conduit à la conséquence ultime la plus cruelle : celle qui réduit l’espérance de vie moyenne des victimes de cette violence institutionnelle. Bien sûr, dans un monde globalement riche comme le nôtre, ce n’est pas la violence révolutionnaire évoquée par Dom Hélder Câmara qui va surgir du jour au lendemain. Néanmoins, le mécontentement va se faire entendre au niveau des syndicats, des partis politiques d’opposition, voire de mouvements spontanés comme celui des Gilets jaunes. Alors, des mots d’ordre appelant à manifester vont venir de divers côtés, les syndicats pouvant aussi appeler à la grève. Tant qu’ils se dérouleront dans le calme, ces mouvements sociaux n’auront malheureusement que peu d’impact sur l’attitude du pouvoir. Beaucoup d’entre nous peuvent se souvenir par exemple des millions de citoyens qui ont défilé calmement pour protester, sans succès, contre les coups de canif successifs portés à notre régime de retraite. De même, de grandes manifestations pour la défense du climat ont commencé à se dérouler en France et par le monde sans que les gouvernants n’en tiennent compte, la Commission européenne poursuivant même sans relâche ses négociations avec de nombreux pays pour libéraliser et développer encore plus le commerce mondial, pourtant préjudiciable non seulement au climat, mais à bien d’autres aspects de notre vie comme on a pu le constater avec la crise du Covid-19.

Pourtant, les effets de la violence institutionnelle deviennent parfois tellement insupportables que certains individus vont basculer dans la violence de rue à l’occasion de manifestations. Sans atteindre un niveau révolutionnaire ou insurrectionnel, cette violence est apparue en France dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes et des manifestations contre le démantèlement de notre système de retraite, ou pour l’amélioration des conditions de travail et de la rémunération de nos personnels soignants. Dès lors, à la dégradation de certains lieux symboliques du pouvoir, va répondre une violence répressive inouïe contre les manifestants avec des atteintes à leur intégrité physique au moyen d’armes capables d’infliger des blessures de guerre : yeux crevés, visages défigurés, mains amputées, voire des blessures mortelles. Nous sommes alors dans la troisième forme de violence citée par l’évêque des pauvres. Elle a un but fondamental : permettre à la violence institutionnelle de se poursuivre « tranquillement » en dissuadant les opposants d’exercer leur droit constitutionnel de manifester.

Il y a des degrés dans toute forme de violence, et la violence policière qui se développe en France reste à des années-lumière de la violence militaire qu’a pu exercer un Augusto Pinochet contre son propre peuple afin de faire accepter par la terreur la stratégie du choc économique et social mise en œuvre sur les indications des « Chicago boys », individus tout imprégnés de la doxa ultra libérale théorisée par Milton Friedman. Mais l’idéologie est la même, celle qui confie au marché le rôle d’unique boussole pour orienter la société, ne laissant à l’État que ses fonctions régaliennes. Avec cette différence majeure toutefois : le pouvoir avait été pris par la force d’un coup d’État au Chili alors qu’il peut se prévaloir en France de sa légitimité, même si sa représentativité s’érode au fil du temps avec l’affaiblissement continu de la participation électorale.

Dom Hélder Câmara a-t-il pour autant raison de dire que la violence institutionnelle est « la mère de toutes les violences » ?  Que dire des violences familiales qui s’exercent contre les enfants ou les femmes, de la violence irresponsable qui tue sur les routes, de la violence raciste et de toutes les formes de violence exercées par des individus contre d’autres individus ? Parmi toutes ces violences, celles qui sont associées au statut social sont assurément nombreuses : au cours de la période de confinement instaurée pour lutter contre la pandémie du Coronavirus, les médias se sont faits l’écho de la recrudescence des violences familiales parmi les ménages les plus défavorisés disposant d’un logement trop exigu. Qui oserait contester que la violence qui dévaste certains quartiers trouve en grande partie sa source dans le niveau de chômage élevé qui y sévit et dans l’état d’abandon où se trouvent infrastructures, bâtiments et services publics ?

 Dans ces conditions, afin de tarir les principales sources de violences collectives et individuelles, n’est-il pas souhaitable de neutraliser démocratiquement toute forme de gouvernance qui prendrait des décisions et agirait contre l’intérêt et la volonté d’une majorité de citoyens ? Mais, me direz-vous, nous sommes dans une démocratie ; par conséquent rien ne devrait advenir qui ne rencontre le consentement des citoyens. Las, nous avons fait depuis longtemps l’amère constat des nombreuses imperfections de notre démocratie : promesses non tenues; orientations cruciales pour le bien-être de la population prises sans consulter les électeurs dans des domaines tels que le nucléaire, l’aménagement des territoires, les accords de libre-échange, le modèle agricole ou la politique de santé; constitution qui donne des pouvoirs démesurés au Président et à sa majorité; faiblesse des contre-pouvoirs et de la pluralité des médias concentrés entre les mains de quelques milliardaires…  

La route semble longue pour atteindre un régime authentiquement démocratique et parvenir à cet état de fraternité et de vertu du peuple des gentils Troglodytes, un peuple où toute forme de violence avait disparu.

Bertrand 

Transports

Transports

J’aurais aimé évoquer dans ce billet les transports amoureux, lesquels semblent d’ailleurs tout aussi compliqués que les transports en commun en ces temps de distanciation ! Peut-être auriez-vous aimé que je le fasse, lecteurs libertins, mais ce sera pour une autre fois ou dans une autre vie…

J’ai déjà longuement parlé des transports par air qui nous ont apporté l’affreux virus de Chine ; dans ce secteur, la crise économique est majeure et le retour des passagers dans les aéroports va se faire au compte-gouttes tellement le risque de nouvelles contaminations paraît élevé dans cet environnement, même si, toutes précautions prises, il ne le sera ni plus, ni moins que dans d’autres modes, comme par exemple dans les transports en commun par bus, tram, métro ou train.

Celles ou ceux qui ont lu le livre ne seront pas surpris que je consacre un billet à ces autres transports beaucoup moins glamour avec, pour beaucoup d’entre nous, leur caractère d’absolue nécessité, ce que n’a pas le transport aérien dont l’activité principale repose sur les voyages d’agrément. Inutile de prendre d’autres exemples que celui de la France. Tout le monde a pu voir ces trains bondés en Inde auxquels s’accrochent des grappes de voyageurs, ou peut imaginer sans peine les hordes d’usagers qui s’entassent dans le métro de Tokyo ou bien celui de Shanghai avec ses dix millions de passagers par jour. Ce phénomène, pourrait-on dire, est lié à la croissance de la population mondiale et à sa concentration dans des mégapoles ; sans doute, mais la question reste tout de même posée de savoir si une telle situation est inéluctable. N’aurait-on pu, et ne pourrait-on dans le futur, faire autrement ?  Chez nous, seule l’Île de France peut afficher des fréquentations dans les transports en commun urbains qui se chiffrent en millions d’usagers au quotidien.

Lesdits usagers, dont j’ai fait partie pendant de trop longues années, connaissent la fatigue, le stress et le temps perdu dans leurs transhumances quotidiennes de troupeaux humains. Gare Saint Lazare, les escaliers mécaniques montent et descendent du matin au soir une foule compacte de banlieusards ; Gare de Lyon, le quai du RER est noir de monde, une rame a été supprimée, la suivante arrive enfin, les voyageurs qui veulent en descendre se heurtent au mur de ceux qui veulent monter, les derniers à y parvenir sont au niveau des portes qui ne peuvent plus fermer, alors on pousse encore, on crie à ceux qui sont à l’intérieur d’avancer pour faire un peu de place, quelques minutes supplémentaires de perdues et après une dernière poussée, les portes se referment enfin ; à l’intérieur, claustrophobes s’abstenir, on a du mal à respirer, et pourquoi le train ne démarre-t-il pas tout de suite ? Enfin on roule, mais on rêve de sortir de là au premier arrêt, et puis non, ça ne servirait à rien, le train suivant sera aussi plein, et la journée a été déjà assez longue comme ça, fuir au plus vite cet univers inhumain, rentrer chez soi et respirer un peu. Lesquels d’entre nous, qui vivent année après année ces expériences au quotidien, n’ont jamais pensé à la profonde et à l’intolérable absurdité du système qui leur inflige un tel traitement ?

Sans surprise, le Covid 19, comme dans la plupart des domaines d’activités de notre monde contemporain, a amplifié cette prise de conscience, non pas parce qu’il nous aurait obligés à aggraver encore notre peu enviable condition ordinaire, mais parce qu’il a démontré brutalement que le système dans lequel vivent des millions de citadins des grandes villes ne pourrait fonctionner sans qu’ils consentent à de tels sacrifices. Et si la démonstration a été plutôt l’occasion pour les usagers des transports de la région parisienne d’échapper pendant quelques semaines à ces sacrifices, l’activité économique aura au contraire pâtit douloureusement des mesures « barrières », et notamment de la nécessité de maintenir une certaine distance entre individus, soit tout le contraire de ce qu’impose le fonctionnement « normal » des transports urbains pour assurer le fonctionnement « normal » de notre économie. Rêvons un instant d’un autre monde dont la « normalité » permettrait à chacun d’être confortablement installé pour se rendre à son travail, sans craindre d’arriver en retard, et assuré de pouvoir rentrer chez lui à l’heure qu’il aura choisie.

Je reviens au livre où je tente d’expliquer pourquoi nous en sommes arrivés à une situation aussi absurde et comment nous pourrions envisager d’en sortir à moyen terme. Il est étonnant que dans les propositions entendues de tous côtés pour permettre à l’économie de ne pas complètement se paralyser pendant la période de confinement, la principale solution mise en avant ait été le télétravail. Bien sûr, il va de soi que cette option a du sens et qu’elle aurait dû être développée depuis fort longtemps compte tenu de l’évolution des métiers, qui voit ceux du tertiaire prendre une place de plus en plus importante, et des technologies qui permettent le travail à distance dans de bonnes conditions sous réserve qu’il soit organisé en conséquence. Le développement intelligent et volontariste de ce mode de travail aura sans aucun doute pour effet de diminuer un peu dans le futur la saturation des transports en commun aux heures de pointe. 

Pourtant, le télétravail sera très loin de résoudre entièrement le problème. La mesure fondamentale qui y parviendra relève de l’aménagement de nos territoires. C’est une mesure à moyen et long terme qui a été complètement négligée depuis un demi-siècle dans le cadre des politiques publiques. Non seulement elle permettrait une amélioration sensible de la qualité de vie de millions de personnes en réduisant les temps de transport domicile-travail, aussi bien par les moyens individuels que collectifs, mais elle répondrait à l’urgence climatique et réduirait les risques sanitaires liés aux émissions dans le secteur des transports.

L’acuité du problème des trajets domicile-travail n’est pas la même dans les agglomérations de taille moyenne ; toutefois, l’expansion périurbaine et la fermeture de commerces de proximité dans les centres-villes contribuent à y développer la congestion du trafic routier.

Le chapitre 5 de l’essai propose donc « d’organiser nos territoires pour mieux s’affranchir des moyens de transport », projet porteur de nombreux bénéfices pour notre qualité de vie et pour l’environnement.

 Extrait p. 362 :

Dans le cas de la France, on ne saurait aller vers une réduction progressive des coûts astronomiques de ces transhumances quotidiennes domicile-travail sans mettre un coup d’arrêt au développement de la région Ile-de-France, véritable trou noir qui aspire entreprises et candidats à un emploi.

Le moyen de transport le plus détestable, c’est celui dont on ne peut pas se passer.

Bertrand

Liberté ou santé?

Liberté ou santé?

Parmi les innombrables réflexions qu’appelle la tragédie du Covid 19, il en est une qui nous aura touchés tout particulièrement : elle se rapporte à nos libertés.

Une liberté de première importance que nous avons perdue au cours de la période de confinement, et celle toute relative que nous avons retrouvée à l’issue de cette période, c’est de pouvoir aller et venir sans contrainte. Ne plus avoir le droit de sortir de chez soi sans une raison valable, et se voir infliger une sévère amende à défaut de disposer du document l’attestant, ne plus pouvoir rencontrer sa famille et ses amis proches, être interdit d’assister aux obsèques d’un parent décédé, que ce soit du Covid ou d’autre chose, ne pas pouvoir profiter des belles journées printanières pour aller prendre l’air dans les parcs, se promener en forêt, marcher dans la montagne ou courir sur une plage, activités toutes profondément naturelles et humaines, cela serait apparu comme totalement incongru, surréaliste et insupportable il y a seulement quelques mois.

Pourtant, bon gré, mal gré, nous l’avons accepté parce que la plupart d’entre nous ont dû considérer que préserver sa vie était encore plus important que de conserver la liberté de se déplacer. Une fois de plus, nous avons donné la priorité à notre santé, soulignant encore ce choix vital par les encouragements donnés jour après jour aux personnels soignants confrontés à la prise en charge des malades du virus. Cette situation hors normes est donc venue me rappeler ce que j’avais exprimé dans le chapitre consacré au bien-être : la santé doit être placée au cœur de tout projet de société avancée et doit par conséquent orienter l’ensemble des politiques publiques. Ce faisant, il apparaîtra très vite qu’il n’y a pas une seule décision, pas une seule action, individuelle ou collective, qui soit neutre par rapport à notre état de santé physique et mentale.

Je note au passage que notre degré de consentement à des restrictions de liberté varie selon les circonstances et selon les cultures. Ainsi, les Chinois semblent avoir accepté sans renâcler – mais ont-ils le choix ? –  des mesures de confinement très sévères ainsi que des contrôles très intrusifs dans leur vie privée par des systèmes de suivi de leurs déplacements et de surveillance électronique qui auraient laissé George Orwell incrédule. Quoi qu’il en soit, depuis 1789 la France est aussi fille aînée de la Révolution, loin, très loin du confucianisme et du taoïsme, et la première place que tient le mot « liberté » dans le triptyque affiché au fronton de nos écoles et de nos mairies traduit symboliquement l’attachement de notre peuple à cette valeur sacrée. Aussi peut-on espérer une extrême vigilance de nos concitoyens sur les séquelles de cette période liberticide lorsque la pandémie aura été vaincue, et veiller à ce que des limitations et interdictions préexistantes, ou instaurées durant la période de confinement, ne se renforcent pas en l’absence de justifications liées à la protection de notre santé et de notre sécurité. Ainsi, quand elles conduisent à des limitations d’expression sur des sujets d’ordre politique ou religieux, à la censure de productions artistiques, notamment les œuvres littéraires et cinématographiques, à des interdictions de réunions, à la répression de manifestations pacifiques, alors de telles restrictions de liberté, et il faut alors parler « d’atteintes à la liberté », ne sont ni justifiées, ni acceptables et doivent être combattues avec détermination.

Cependant, il faut prendre pleinement conscience que la vie en société a depuis longtemps justifié que bien d’autres libertés soient limitées vis à vis d’activités les plus diverses. Certes, la perte de liberté d’aller et venir provoquée par la pandémie peut paraître vertigineuse, mais la somme de toutes les autres limitations que nous subissons au quotidien sans même y penser est elle-même considérable, et pourtant globalement acceptée. Ainsi, les services compétents sont amenés à édicter des règles contraignantes pour assurer par exemple la sécurité des transports, comme celles qui sont rassemblées dans le code de la route, pour limiter le tabagisme ou préserver notre environnement, et bien d’autres injonctions sous forme de lois et règlements que nous devons respecter pour que la vie en société nous protège de toutes sortes de dangers, tout en restant aussi paisible et harmonieuse que possible, tant il est vrai que notre liberté s’arrête là où commence celle des autres.

Ces quelques réflexions sommaires indiquent la toute relativité de l’idée de liberté et plus encore, que la liberté absolue est inconcevable ; d’ailleurs, si une liberté comme celle de choisir nous est également si chère, alors nous devrions parfois regretter amèrement de ne pas avoir pu choisir de naître, ou de naître ici plutôt qu’ailleurs quand on mesure l’abîme qui sépare par exemple le sort réservé à un jeune Palestinien confiné à vie dans le ghetto de Gaza, de celui d’un jeune Français qui pouvait, et pourra très vite à nouveau, voyager à travers le monde entier. La Liberté est tout un ensemble de libertés élémentaires, et lorsqu’un certain nombre d’entre elles sont assurées, y compris celle consistant à accorder à chacun le pouvoir de participer aux prises de décisions qui engagent le présent et le devenir de la société, alors nous sommes dans cette sorte de régime institutionnel dont le nom est démocratie. Liberté et démocratie sont des concepts consubstantiels : l’un ne peut exister sans l’autre.

Ce n’est donc qu’au travers d’institutions démocratiques que serait obtenu le consentement à cette liberté toute relative corsetée dans une multitude de lois et règlements. Consentir est bien sûr tout le contraire d’une acceptation sous la contrainte, et dans l’exemple de la Chine que nous évoquions, donc d’une dictature, il serait intéressant de savoir quelle proportion de la population a « consenti » aux injonctions du pouvoir dans la lutte contre la pandémie, c’est-à-dire à les respecter spontanément et non par crainte de représailles en cas de désobéissance. Il me semble, après avoir entendu quelques témoignages dont on peut, il est vrai, toujours douter de la sincérité, que les citoyens chinois étaient disposés, avec ou sans dictature, à faire comme les populations d’autres pays réputés démocratiques, autrement dit à finalement consentir « librement » au respect de règles destinées à protéger leur santé et leur vie.

Renoncer à sa liberté ou mettre en danger sa santé et sa vie ?  In fine, que ce soit dans une dictature ou une démocratie, la réponse sera la même pour le commun des mortels : d’abord sauver sa peau !

Extrait du chapitre 4 Parlons du bien-être, p. 173

« La santé est constamment plébiscitée comme bien le plus précieux que nous espérons ne jamais perdre. Voilà qui est tout à fait naturel. »

Bertrand

L’avion en perte de vitesse ?

L’avion en perte de vitesse ?

« Comme une traînée de poudre » est un billet en date du 30 avril 2019 que j’avais réservé au rôle essentiel joué par le transport aérien dans la propagation rapide et massive du Covid-19 ; j’avais aussi indiqué que la libéralisation du commerce mondial avait sans doute eu peu d’impact sur cette propagation, car les passagers touristiques constituent l’essentiel du trafic passagers, loin devant les passagers d’affaires.

Depuis que j’ai écrit ce billet, diverses contributions sur la crise du transport aérien ont été portées à ma connaissance, notamment les documents suivants qui s’intéressent plus spécifiquement aux conséquences de cette crise sur la construction aéronautique civile, notamment à Toulouse et sa région.

La première de ces contributions « Toulouse, un futur Détroit ? », un texte de la Fondation Copernic, d’ATTAC, des Amis du Monde Diplomatique et de l’Université populaire de Toulouse, s’interroge sur la possibilité d’une crise économique majeure dans la capitale de l’industrie aéronautique européenne, crise qui pourrait être d’autant plus profonde que cette région a pris le risque de se développer essentiellement autour de cette industrie sans avoir trop cherché à se diversifier.

Une deuxième contribution émane de Gabriel Colletis et Xavier Petrachi, Membres de l’Association du Manifeste pour l’Industrie et répond à la contribution précédente. Son titre « L’industrie aéronautique, une activité du passé, vraiment ? » indique d’entrée une vision plutôt optimiste. Je note au passage que la crise à moyen terme du transport aérien du fait des enjeux climatiques était prévisible mais qu’elle a été précipitée par la pandémie du Covid-19, et c’est cette accélération brutale de l’Histoire qui complique la résolution de la crise annoncée par ceux qui avait la lucidité de comprendre qu’une croissance sans fin telle que la prévoyaient les « experts » de ce secteur était inconcevable.

Enfin, les auteurs de la première contribution ont réagi à leur tour à la deuxième avec un texte « Toulouse, pays de cocagne » qui apporte de nouveaux éléments au dossier. Mais globalement, les analyses se rejoignent sur le diagnostic, les différences se situant plutôt dans la manière de faire face à cette crise sans précédent.

Pour celles et ceux qui souhaitent prendre connaissance de ces documents, je donne les liens à la fin de mon billet.

Les trois importantes contributions consacrées à l’avenir de la construction aéronautique civile en France, notamment dans la région toulousaine, sont de très grande qualité et très bien documentées. Elles m’intéressent pour deux raisons :

  1. J’ai travaillé pendant 40 ans dans l’aviation civile en tant qu’ingénieur, notamment à la Direction des Programmes aéronautiques civils de la DGAC où j’étais en charge des affaires internationales, puis ai terminé ma carrière comme diplomate à la Commission de la Navigation aérienne de l’OACI à Montréal ;
  2. J’ai publié un essai de 412 pages en octobre 2017 sous le titre de NEMESIS et le sous-titre de Remettons le monde à l’endroit dans lequel j’analyse les processus qui sont à l’œuvre dans la mondialisation et souligne le rôle que joue le transport aérien dans cette mondialisation (et aujourd’hui dans la transformation rapide de l’épidémie du Covid en pandémie).

Je n’ai pas à formuler d’avis contraires à ceux qui sont exprimés dans ces articles : oui, la situation est préoccupante pour cette industrie, oui les conséquences économiques et sociales attachées à cette contraction brutale du transport aérien risquent d’être douloureuses, mais oui encore, il est possible d’envisager une transition supportable vers d’autres activités tout en conservant notre leadership dans la construction aéronautique civile grâce à des efforts importants en R&D. Sur ce plan, nous pouvons nous réjouir qu’il n’y ait plus, et sans doute pour encore longtemps, que deux acteurs mondiaux dans le secteur de la construction aéronautique civile et que le concurrent de Seattle soit en mauvaise posture.

Cependant, il y a d’autres aspects du problème à envisager, notamment dans la perspective d’une remise en ordre de la mondialisation, laquelle ne pourra se concrétiser que si les citoyens du monde et ceux qui le dirigent avancent vraiment dans la même direction. Le « monde nouveau » que j’imaginais en commençant à écrire mon essai en 2011 appelait à conditionner la liberté de commercer à des critères tels que le respect des droits humains, des règles de l’OIT, du droit à la protection de la santé de tous (sujet plus que jamais d’actualité), mais aussi des critères tels que des salaires permettant de vivre dignement, et enfin la tenue d’engagements contraignants en matière d’environnement.

Ces considérations peuvent avoir des conséquences sur le transport aérien lui-même, et donc sur la construction aéronautique civile. En effet, les règles de l’OMC et plus encore maintenant, celles qui sont inscrites dans les nouveaux accords de libre-échange signés tous azimuts par la Commission européenne, sont fondées sur l’idéologie néolibérale qui prône la mise en concurrence des acteurs économiques sans autre contrainte que de ne pas entraver le libre commerce ; autrement dit, le droit commercial l’emporte sur tous les autres droits que j’ai cités.

En Europe, les premières conséquences de cette politique néolibérale se sont fait sentir dans le transport aérien au début des années 1990 avec l’ouverture du ciel à la concurrence. A cette époque, la croissance du trafic aérien était progressivement absorbée par la mise sur le marché de modules de plus en plus gros, ce qui avait fait le succès des premiers biréacteurs à deux couloirs d’Airbus avec les A300, A310, puis A330. Ce dernier modèle avait eu Air Inter comme compagnie de lancement avec une commande de 15 unités afin d’absorber le trafic sur les principales lignes intérieures entre Paris et la province. Les avions, configurés en classe unique avec 417 sièges (si ma mémoire est bonne) allaient permettre de limiter la croissance des mouvements, notamment sur les plateformes les plus problématiques en matière de nuisances sonores comme Orly. L’important volume de la cabine donnait également une impression de plus grand confort aux passagers. Pour la compagnie aérienne, moins de mouvements et moins d’avions signifiait moins de créneaux horaires, moins de postes de stationnement aux aéroports, moins de personnel navigant technique, moins de maintenance (l’entretien de deux gros moteurs est plus économique que l’entretient de quatre ou six plus petits) et moins de carburant ; au total, la règle selon laquelle, à taux de remplissage égal, plus le nombre de sièges est élevé, plus le prix de revient du PKT (Passager-kilomètre transporté) est faible devait se vérifier avec la mise en service de ces A330. A Air Inter comme dans la plupart des compagnies ayant à transporter un volume important de passagers sur des lignes à haute densité, remplacer des petits modules par des plus gros était donc économiquement pertinent.

Las, la politique de l’UE allait contrarier complètement cette stratégie puisqu’elle allait au contraire provoquer l’arrivée sur le marché intérieur de nouveaux entrants comme Air Liberté et AOM. Ces compagnies allaient mettre en ligne des avions monocouloirs (MD80, B737) de 150 places en obtenant des créneaux aux heures de pointe du trafic, le matin et en fin d’après-midi, pratiquant par ailleurs une politique de prix agressive. Du jour au lendemain, malgré une réaction tarifaire d’Air Inter, les nouveaux gros-porteurs vont voir leur taux de remplissage s’effondrer. La compagnie finira par annuler le plus gros de sa commande, ne prenant livraison que de quatre unités ; puis ces A330 seront retirés de la flotte tandis qu’Air France absorbait la compagnie domestique. Les A320, avions à un seul couloir, vont alors entrer en service avec la Navette et la mise en place d’un système cadencé de vols sur Toulouse, Marseille, Nice et Bordeaux.

D’une manière générale, l’ouverture du ciel à la concurrence va augmenter considérablement le trafic en termes de mouvements, augmenter l’encombrement du ciel, la saturation des aéroports et les nuisances sonores, diminuer au niveau mondial la capacité moyenne des modules alors que celle-ci avait augmenté tendanciellement depuis trois décennies, suivant en cela la croissance du trafic, mais aussi diminuer la rentabilité déjà fragile des compagnies aériennes, ce qui entraînera des phénomènes de consolidation, les compagnies qui avaient par exemple forcé Air Inter à annuler ses commandes d’A330 finissant par disparaître. Pour les constructeurs, cette évolution n’était pas non plus une bonne affaire car la rentabilité obtenue sur les ventes de gros-porteurs est sensiblement plus élevée que pour les monocouloirs. C’est pourquoi il est devenu plus rentable pour Airbus de faire assembler une partie de ses A320 en Chine ou aux États-Unis.

Or, cette évolution a eu également un effet durable sur les attentes et le comportement des passagers. Ce qui avait été imposé par les règles de la concurrence, à savoir l’augmentation des fréquences provoquées par les nouveaux entrants, est devenu un argument commercial majeur : les passagers ne chercheront plus à planifier leurs déplacements en fonction des vols proposés, mais chercheront le vol qui est le plus « raccord » avec leur emploi du temps. Donc la compagnie qui offrira le plus grand nombre de fréquences sur une destination sera en situation concurrentielle favorable, ce qui amènera évidemment Air France à mettre en place sa Navette ou easyJet à proposer un service équivalent.

            Mais ce qui était devenu la règle sur les liaisons court- et moyen-courriers va le devenir peu à peu sur les liaisons long-courriers. Ainsi, le B747 qui avait été pendant 30 ans l’avion amiral dans les flottes de nombreuses compagnies aériennes intercontinentales va peu à peu laisser sa place à des biréacteurs long-courriers à deux couloirs comme le B777 et l’A330 qui permettront de doubler les fréquences là où un B747 n’en faisait qu’une seule. Les fréquences se sont alors multipliées sur les lignes intercontinentales par le triple effet du remplacement des B747 par des modules plus petits (B787, A350), de la croissance du trafic et de l’augmentation de la concurrence.

            Dans ces conditions, on peut comprendre que le programme A380 soit maintenant confronté au risque d’être abandonné avant même d’avoir atteint son seuil de rentabilité. Pourtant trois facteurs pourraient redistribuer les cartes.

            Le premier est bien sûr relatif à l’hypothèse du développement des lignes long-courriers dont un rapport de 2010 du groupe AF-KLM prévoyait une croissance mondiale de 192 à 544 milliards de SKOs entre 2009 et 2029. Une telle augmentation des sièges-kilomètres offerts, si elle devait se concrétiser, conduirait à une augmentation de capacité soit par l’introduction d’un grand nombre de nouveaux long-courriers de moyenne capacité, soit par l’introduction d’un nombre plus restreint de très gros-porteurs comme l’A380 sans augmentation notable des fréquences.

            C’est à ce stade que devrait intervenir le facteur environnemental, à la fois du point de vue du climat et du point de vue des nuisances sonores. On l’a dit, un très gros consommera moins que deux plus petits, générant deux fois moins de mouvements et deux fois moins de gêne sonore. Les engagements que devront prendre les compagnies en matière d’environnement devraient donc les amener à privilégier sur certaines lignes les très gros modules de 600 places et plus au lieu d’accroître sans fin les fréquences de vols avec des modules de 300 à 400 places, voire à réduire les fréquences sur les lignes où la croissance du trafic sera plus faible, par exemple entre l’Europe et l’Amérique du nord, la forte croissance concernant surtout les lignes de et vers l’Asie.

            Mais comment réagiraient les passagers à des baisses éventuelles de fréquences sur certaines lignes à très fort trafic ? C’est là que pourraient intervenir les effets de la catastrophe du Covid 19 : que ce soit pendant le confinement ou dans les longs mois qui vont suivre, les clients potentiels du transport aérien auront peut-être pris le temps de réfléchir à la manière de voyager et aux motifs de déplacements par avion. Côté tourisme, il apparaîtra plus raisonnable d’envisager des séjours plus longs dans des destinations lointaines, rendant de ce fait la question de l’offre de fréquences moins critique : quand on part pour trois ou quatre semaines dans une région située à dix heures de vol, le fait de retarder le départ de quelques heures à moins d’importance que si l’on part pour une semaine seulement. De même, les entreprises qui auront expérimenté les téléconférences avec l’étranger pendant la longue période de fermeture des frontières seront-elles tentées de ne faire voyager leurs collaborateurs à l’autre bout du monde que pour des missions supérieures à une semaine ; là aussi, la question du choix des horaires de vols deviendra alors moins critique.

            Difficile à ce stade de faire des projections sur le moyen ou le long terme, mais il est probable que nous devrons voyager autrement, que les riverains des aéroports qui viennent de passer des semaines dans une tranquillité inattendue risquent d’être plus actifs à la reprise du trafic au travers de leurs associations, et que les compagnies aériennes vont devoir trouver des solutions pour diminuer leur empreinte environnementale. Transporter autant ou plus de passagers avec moins de mouvements pourrait faire partie des solutions sur les lignes à « haut débit », auquel cas l’avenir de l’A380 avec une motorisation encore améliorée reste peut-être à écrire. Et là, Airbus a une sacrée longueur d’avance sur son concurrent Boeing.

Restons lucides, imaginatifs, combatifs et optimistes !

Bertrand

http://www.fondation-copernic.org/index.php/2020/04/29/vers-une-crise-economique-majeure-danstoulouse-et-sa-region-toulouse-le-syndrome-detroit/

https://www.mediacites.fr/forum/toulouse/2020/05/04/lindustrie-aeronautique-une-activite-du-passevraiment/?

Croissance et bien-être

Croissance et bien-être

Prononcez ou entendez le mot « croissance », et toutes sortes de phénomènes peuvent vous venir à l’esprit tels que la croissance de l’enfant, la croissance de la population, la croissance du tourisme ou encore la croissance de l’économie qui se résume dans ce contexte à la croissance du produit intérieur brut (PIB). D’une manière générale ce mot « croissance » est utilisé pour évoquer un phénomène dont l’évolution est généralement positive. En revanche, s’il s’agit de la pauvreté, de la délinquance ou des déficits, alors il sera plutôt question d’augmentation ou d’aggravation.

Ce billet va d’abord s’intéresser à « la croissance », sous-entendu « économique », en regardant d’un peu plus près si cette croissance-là ne s’accompagne pas trop souvent « d’augmentation » ou « d’aggravation », par exemple des inégalités, de la précarité, de la pollution, etc. Puis nous envisagerons bien sûr une forme de croissance qui, tout en étant économique, se mesurera surtout par des indicateurs de développement humain, autrement dit de bien-être.

La croissance économique mesure les variations du PIB, un indicateur qui additionne toutes les valeurs ajoutées constatées dans un pays sur 12 mois et fut inventé par l’Étatsunien Simon Kuznets dans les années qui ont suivi la Grande Dépression de 1929. Le taux de croissance du PIB corrigé de l’inflation représente donc cette croissance économique. Dès lors, ce taux va être utilisé largement dans le monde pour mesurer la santé d’une économie et le PIB pour mesurer la richesse globale d’un pays.

Il est donc possible de classer les pays du monde en fonction de leur PIB ou du dynamisme de leur économie avec le taux de croissance de cet indicateur. Cela dit, le PIB doit être relié au nombre d’habitants du pays. Ainsi, le PIB de la Chine en parité de pouvoir d’achat (PPA) s’élevait en 2018 à 25 270 milliards de dollars, ce qui la plaçait en tête des pays les plus « riches » de la planète devant les États-Unis avec 20 494 milliards de dollars. Mais la Chine comptait alors 1 427 647 789 habitants contre 327 096 263 pour les États-Unis, soit 4,36 fois moins.

C’est pourquoi il faut ramener le PIB à chaque habitant pour avoir une idée du niveau de vie d’une population, auquel cas la Chine passe de la première à la 72ème place, tandis que les États-Unis restent dans le top 10 à la neuvième place avec un PIB par habitant de 62606 dollars contre 9608 pour la Chine. Donc un Étatsunien serait 6,5 fois plus riche qu’un Chinois, en moyenne.

Préciser « en moyenne » est évidemment très important car s’il y a des millions de Chinois plus pauvres que des millions d’Étatsuniens, il est évident qu’il y a aussi des millions d’Étatsuniens moins riches que des millions de Chinois, situation qui traduit les inégalités de revenus à l’intérieur même de ces pays, comme pour tous les pays du monde. Par conséquent, le PIB par habitant ne dit rien de la répartition de la richesse au sein d’une population.

Mais donne-t-il malgré tout une indication objective du niveau de développement d’un pays ? Oui et non.

Oui, lorsque l’on constate des différences très importantes d’un pays à l’autre. Il ne fait aucun doute que le niveau de développement du Burkina-Faso avec un PIB par habitant de 710 dollars reflète une grande pauvreté et l’on peut s’attendre non seulement à ce que le revenu annuel par habitant soit très faible (environ 1600 dollars en Parité de Pouvoir d’Achat, PPA), mais que les infrastructures soient insuffisantes et en mauvais état, ou que les services de santé et l’éducation manquent cruellement de ressources.

Non, lorsque la comparaison concerne uniquement des pays développés. Par exemple, le fait que le PIB par habitant des États-Unis soit de quelque 20 000 dollars supérieur à celui de la France (62 606 contre 43 551 en 2018) traduit-il que les infrastructures, la santé et l’éducation sont plus développés chez l’Oncle Sam que dans l’Hexagone ? Tout indique le contraire : aux États-Unis, réseaux routiers et ferroviaires sont dans un état de délabrement avancé, il faut être riche pour accéder aux meilleurs soins de santé et s’endetter lourdement pour suivre des études supérieures ; quant aux salaires, ils présentent un tel niveau d’inégalité qu’à côté des 0,1% les plus riches, le pays compte plus de 40 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, et ces personnes reçoivent très peu d’aides des pouvoirs publics.

Il s’ensuit que s’agissant de croissance du PIB, il faut discerner ce qui est utile de ce qui est superflu, ce qui est bon de ce qui est délétère pour la santé, ce qui préserve notre environnement de ce qui le détruit, tout en évaluant ces différents critères à l’aune des conditions socio-économiques du pays concerné. Il est évident qu’il est indispensable que de nombreux domaines d’activité se développent au Burkina-Faso, à commencer par la production alimentaire, tout en respectant les critères précédents ; la croissance du PIB sera alors le signe que le pays est en train de sortir de la pauvreté. Nous serons donc devant une croissance utile et souhaitable. En revanche, si le PIB augmente aux États-Unis grâce à des productions en hausse de pétrole, de gaz ou d’automobiles, cette croissance-là sera éminemment toxique dans tous les sens du terme.

Est-ce à dire que les pays développés sont condamnés à la décroissance ?

Encore une fois, la réponse est oui et non.

Oui, pour les activités qui provoquent le réchauffement climatique, la dégradation de l’environnement ou des menaces pour la santé des populations. La consommation excessive d’énergie, le gaspillage sous toutes ses formes, les achats superflus de biens non durables ou encore les trajets évitables, sans que cette liste soit complète, sont autant d’activités qui génèrent de la mauvaise croissance.

Non, pour les activités qui participent à l’amélioration du bien-être des populations, mais sans prélever plus de ressources à la nature qu’elle ne peut en régénérer. Ces activités sont nombreuses et échappent souvent aux circuits mercantiles lorsqu’elle concernent par exemple les conditions de travail, la prévention en matière de santé ou l’encouragement à ne pas jeter ce qui est encore utilisable ou réparable, toutes choses qui vont entraîner des économies, et donc provoquer une baisse tendancielle du PIB ; mais ne pas le faire nécessite de soigner et conduit à jeter plutôt que de prévenir et de conserver, auquel cas la croissance du PIB se poursuit mais génère plus de mal-être que de bien-être.

Arrivés à ce stade de la réflexion, nous constatons qu’une révision sémantique s’impose : dorénavant, nous devrons donner une nouvelle acception au terme de croissance et cesser de le relier seulement à l’économie et au PIB, mais aussi au développement humain d’une population, d’un pays ou d’une région tout entière de la planète. Cette croissance revisitée sera celle du monde nouveau évoqué dans l’essai, un monde remis à l’endroit, un monde où l’état de santé et le bien-être des populations seront devenus les deux grands indicateurs de développement.

Extrait, chapitre 4, Parlons du bien-être p.177 et 178

« Quelle conclusion tirer par exemple du fait qu’un Étatsunien consomme en moyenne 14000kWh d’électricité par an contre 7000kWh pour un Européen ? Cet écart participe évidemment à l’écart entre les PIB des deux régions. Doit-on alors considérer que les Européens devraient envier le mode de vie des Étatsuniens ? »  

    Bertrand

Un monde nouveau (bis)

Un monde nouveau (bis)

J’avais signalé dans un précédent billet que je reviendrais sur la question du « monde nouveau » que nous avons à construire. Rappelons que l’ambition de mon livre est seulement de poser quelques jalons pour indiquer une nouvelle direction à prendre : faire revivre la démocratie, installer une fiscalité juste et redistributive qui sera porteuse de progrès, remettre en question la globalisation inspirée par l’idéologie néolibérale, envisager un nouveau système de financement de la protection sociale, définir des règles d’aménagement de nos territoires qui permettront sur le long terme de réduire nos besoins quotidiens de déplacements, etc.

Du jour au lendemain, la pandémie qui frappe aura confirmé avec éclat ce qui est essentiel à notre « survie » : assurer les soins de santé, l’approvisionnement alimentaire, la fourniture d’énergie et le maintien de la propreté de nos villes et villages, ce qui n’est pas rien, mais reste très en-deçà de ce qui nous produisons habituellement sous forme de biens et services. Ce constat doit être mis en relation avec le chapitre sur le bien-être qui pose que l’on ne peut pas y accéder sans la santé, et que pouvoir s’alimenter est évidemment une question de vie ou de mort. Plus généralement, la question posée dans ce chapitre était la suivante : quelles sont les conditions que tout un chacun poserait pour parvenir au bien-être ? Autrement dit, si l’on considère que le bien-être est une situation qu’il est légitime pour tous de chercher à atteindre, quels sont les besoins qu’il faut satisfaire pour y parvenir ? La réponse à cette question générale n’est pas une mince affaire lorsqu’il faut la traduire en un véritable projet de société, sachant que la situation de départ est elle-même d’une grande complexité puisque c’est le monde tel qu’il est qu’il nous faut prendre en compte, avec toutes les forces contraires qui le traversent et toute la diversité des situations qui se présentent entre les pays de la planète, que ce soit au niveau de leur état de développement, de leurs ressources naturelles, de leur géographie, de leur démographie, de leurs institutions ou de leur  culture.

Le problème serait beaucoup plus simple s’il pouvait se résoudre à l’intérieur des frontières d’un même pays. Mais sur une planète dont les dimensions se sont réduites au fur et à mesure que les moyens de transport gagnaient en vitesse, en capacité, en sécurité et en régularité, bref, en performances, il n’est plus possible pour un pays d’envisager un projet de société qui ne prendrait pas en compte les intérêts ou les simples besoins des pays alentours et bien au-delà ! Après tout, les frontières sont rarement « naturelles » ; elles sont le fruit de l’histoire, et les humains d’aujourd’hui n’ont aucune responsabilité dans une partition des territoires de la planète qui est consécutive à d’innombrables conflits armés au cours des siècles passés ou de la colonisation de continents entiers par les Européens.

Il est facile de montrer que la vie d’une population donnée ne peut s’organiser et se suffire à elle-même comme si elle se trouvait dans une bulle étanche. Les pays européens sont par exemple incapables de couvrir la totalité de leurs besoins en énergie sans importer du pétrole d’Arabie Saoudite, du gaz de Russie ou de l’uranium du Niger et du Mali. Consommer de l’huile d’arachide, boire du café ou manger du chocolat ne serait pas possible si nous n’importions pas ces aliments d’Afrique ou d’Amérique du sud. Il ne faut donc pas considérer que le commerce mondial pourrait être réduit à néant ; de fait, il a toujours existé, sauf que notre dépendance aux produits venant de l’étranger n’a jamais été aussi forte.

Cette forte dépendance de l’Europe aux importations n’est pas seulement « subie » à cause de produits essentiels en énergies fossiles et autres matières premières, mais elle est aussi en grande partie « voulue » à cause d’un recours excessif à de la main-d’œuvre étrangère employée dans des pays souvent très éloignés, avec comme principale justification de dégager d’importants profits. Je ne vais pas développer plus cet aspect dont mon essai parle abondamment. J’invite évidemment tous les lecteurs de ce blog à découvrir les analyses présentées dans le livre ; elles ont pour but d’aider à une compréhension « globale » d’un monde « globalisé ».

De nombreuses observations semblent indiquer que l’irruption du Covid 19, mais aussi du H1N1, d’Ébola ou du SIDA, aurait été favorisée par l’expansion continue de l’occupation humaine sur des espaces qui étaient réservés à l’habitat de la faune sauvage, ce qui aurait pour effet de réduire toujours un peu plus la « distanciation » entre les humains et cette faune porteuse naturellement de virus qui ne sont pas nécessairement pathogènes pour elle, mais peuvent l’être pour les humains qui la rencontrent involontairement, ou volontairement comme on l’a vu sur ce marché de Wuhan ainsi que dans des pratiques de braconnage: en Afrique de l’Ouest, des pertes considérables dans la population des gorilles ont été provoquées par les actions combinées du virus Ébola et du braconnage. C’est une question très importante sur laquelle se penchent sans doute beaucoup de chercheurs, surtout dans les circonstances actuelles, mais alors que doit-on penser des pandémies qui ont fait des millions de victimes dans un passé parfois lointain alors que les humains occupaient un espace naturel encore très réduit ?

Il serait en tout cas difficile à ce stade d’affirmer que le libre-échange aurait favorisé d’une manière ou d’une autre l’infection du patient « zéro » de Wuhan. En revanche, l’intensité du commerce mondial n’est sans doute pas totalement étrangère à la propagation du virus, même si celle-ci a surtout été répandue massivement par les touristes, et très rapidement par les avions de transport de passagers comme on l’a vu dans le précédent billet.

La construction d’un monde nouveau sera donc un nécessaire compromis entre l’isolement forcé que nous subissons actuellement, à l’intérieur de nos habitations comme à l’intérieur de nos frontières, et la mondialisation débridée qui nous entraîne vers des lendemains très douloureux.  

Extrait du chapitre 5, Quelques jalons pour montrer le chemin – Donner naissance à un monde nouveau, p.250 :

« Pour construire le monde tel qu’il devrait être, impossible d’échapper à cette donnée incontournable : il faut partir du monde tel qu’il est ! Ou plutôt, du monde tel que les hommes ont voulu qu’il soit ! Ou plutôt encore, du monde tel que certains hommes l’ont façonné. Il n’y a aucune sorte de fatalité dans ce que nous sommes et dans ce que nous deviendrons : l’humanité est entièrement responsable de son destin. »

Bertrand