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NEMESIS

Némésis – Remettons le monde à l’endroit Essai paru le 11 octobre 2017

L'AUTEUR

Découvrez la biographie de Bertrand Thébault

Démocratie?

Démocratie?

Que les rares personnes qui ont pris l’habitude de se rendre sur ce blog veuillent bien me pardonner d’avoir quelque peu négligé d’y placer de nouvelles chroniques depuis la parution de AUTOUR D’UN LIVRE, ayant consacré beaucoup de temps au lancement de sa promotion, tâche des plus difficiles dans un contexte où ni libraires, ni bibliothécaires n’ont encore pris la décision d’accueillir à nouveau des auteurs pour des dédicaces ou rencontres-débats. Espérons qu’il sera possible en 2021 de miser au moins sur les salons pour renouer les contacts avec lectrices et lecteurs…

Pourtant dans la période inédite que nous vivons, chaque semaine, quand ce n’est pas chaque jour, l’actualité m’offre bien des motifs qui m’inciteraient à réagir et à m’exprimer, comme je l’ai fait lors du premier confinement. Mais encore une fois, je ne souhaite pas me transformer en éditorialiste, m’étant fixé comme priorité de publier des essais qui forment un ensemble cohérent.

Comment rester muet devant cette tornade qui s’est abattue sur Capitol Hill et ne pas vous faire part de nouvelles interrogations sur ce qu’il est convenu d’appeler « démocratie ».

C’est un sujet inépuisable, vieux comme les premières civilisations humaines, notamment celle de la Grèce antique qui nous a laissé sur cette question quelques enseignements utiles.

Avant de me lancer dans des réflexions personnelles sous forme d’une approche très générale de ce sujet, je voudrais reformuler ici certains commentaires qui ont pu être entendus sur les médias à propos de l’attaque du 6 janvier dernier sur le parlement étatsunien.

Dès l’annonce des premiers résultats au soir de l’élection présidentielle aux États-Unis, des craintes déjà pressenties des mois auparavant se sont trouvées renforcées lorsque Donald Trump s’est lancé dans un discours triomphaliste devant les médias, se faisant applaudir par ses partisans comme s’il avait déjà gagné cette élection ; et il faut bien dire que le monde entier a cru pendant quelques heures que le bouffon avait encore remporté la mise.

Devant les scènes stupéfiantes du 6 janvier que nous montraient les médias, nous avons d’abord éprouvé un sentiment mêlé d’incrédulité et de sidération, un peu comme devant l’incendie de Notre-Dame ! Puis des questions sont arrivées. Quelles conséquences ces évènements pourront-ils avoir, non seulement au pays de l’Oncle Sam, mais dans le reste du monde ? Comment en est-on arrivé à ce point de délitement de la vie publique dans un pays longtemps présenté comme la première démocratie au monde ? Et qui porte la responsabilité de tels évènements ? Une fois passée l’émotion initiale et après avoir exprimé notre réprobation devant une telle violence et une telle offense aux institutions d’un pays libre qui se veut démocratique, bien que les réponses aux questions précédentes soient difficiles à formuler, il paraît en effet indispensable de rechercher les racines profondes et d’identifier les responsables d’un tel chaos. C’est précisément dans ce genre de circonstances qui auraient pu être encore plus dramatiques que Némésis doit reprendre du service !

Très vite, les premières conséquences de l’attaque du Capitole par des éléments de l’extrême-droite, poussés au crime par Donald Trump, sont apparues dans les réactions de dirigeants étrangers ou de leurs porte-parole. Dans le camp des démocraties libérales comme la nôtre, c’est l’indignation et la condamnation de ces actes qui ont prédominé. Notons au passage qu’Emmanuel Macron a été le seul chef d’État à organiser une mise en scène improbable, s’exprimant en français puis en anglais devant les drapeaux français, européen et étatsunien pour dire que « nous ne céderons rien à quelques-uns… » ; ce « quelques-uns » n’est malheureusement pas conforme à la réalité, car il y avait là une foule enragée, mélange de partisans de Trump, de racistes et de casseurs, ou de tout cela à la fois, représentants d’une nation violente dans laquelle le port d’armes est un privilège inscrit dans le deuxième Amendement de la Constitution, mais surtout d’un électorat des quelque 74 millions de citoyens étatsuniens qui ont apporté leur vote au président sortant, et non de « quelques-uns ». J’ajouterai que le « nous ne céderons rien » est très ambigu : au nom de qui parle-t-il ? Est-ce en son nom ? Auquel cas, n’étant pas Louis XIV, il aurait dû s’exprimer à la première personne. A supposer que ce soit au nom des Français, ce qui pourrait se concevoir compte tenu de sa fonction, en quoi serions-nous légitimes pour intervenir dans la politique intérieure des États-Unis, sur quoi pourrions-nous céder ou ne pas céder au regard d’évènements qui se déroulent de l’autre côté de l’Atlantique ? Enfin, et surtout, de quel adversaire parle-t-il puisqu’il ne l’a pas nommé, à savoir une extrême droite raciste et prête à remettre en cause l’état de droit quand le fonctionnement des institutions lui apporte un clair désaveu dans les urnes ?

Mais laissons cela et voyons maintenant ce que cette tentative de putsch a suscité comme réactions du côté des dictatures. Pour les dirigeants chinois, russes, turcs, iraniens et quelques autres, ces évènements sont une véritable aubaine pour laisser entendre à tous les peuples qu’ils oppriment que la démocratie est synonyme de désordres, qu’elle n’est pas le meilleur régime dont on puisse rêver et que cela doit donc servir de leçon. A côté des larmes de crocodile versées par ces dirigeants qui déplorent une « attaque contre la démocratie », certains déclarent ouvertement comme le président de la commission des Affaires étrangères du sénat russe que « La fête de la démocratie est terminée », ajoutant pour finir que « L’Amérique a perdu le nord et n’a donc plus aucun droit de donner le cap. Et encore moins de l’imposer aux autres ».

Autrement dit, que la démocratie vacille quelque part à ce point, et à plus forte raison au cœur de la première puissance mondiale, c’est ce qui autorise ceux qui la bafouent en permanence à l’attaquer dans ses fondements et sa raison d’être, tant il est vrai que la faute se remarque beaucoup plus chez celui qui cherche généralement à se montrer exemplaire que chez celui qui en tout temps montre son indignité.

A ce stade de nos observations et commentaires, il est temps d’en venir aux deux grandes questions de fond :

  1. Qu’est-ce que la démocratie ?
  • Comment, là où elle tente d’exister, peut-elle en arriver à être sur le point de connaître un déraillement catastrophique comme celui qui aurait pu se produire le 6 janvier 2021 à Washington ?

Envisager ici, dans une chronique, de répondre à la première question n’a guère de sens tellement elle est complexe, sujette à de multiples interprétations et à des débats sans fin. Je me contenterai donc d’ajouter quelques questions subsidiaires et de proposer des hypothèses qui pourraient ultérieurement aider à formuler une réponse acceptable, parmi bien d’autres…

Quelle qu’en soit sa taille, dès lors qu’un groupe humain se constitue, très vite le besoin se fait sentir d’établir des règles de vie en commun. Cela est une évidence, car ne pas le faire reviendrait à considérer que chaque individu du groupe peut rester totalement autonome sans avoir l’obligation de tenir compte de l’existence des autres, de leurs besoins et du respect qui leur est dû. Cela conduirait rapidement à la situation de ces horribles Troglodytes évoqués par Montesquieu dans ses Lettres persanes et que j’avais cités dans une chronique ayant servi de conclusion à mon dernier livre. Autrement dit, sans le consentement de chaque individu à la perte d’une part de sa liberté d’action du fait de l’obligation de respecter des règles établies, la vie en communauté deviendrait rapidement intenable.

Deux questions se posent alors : comment définit-on ces règles et comment décide-t-on de les mettre en œuvre ? Deux voies diamétralement opposées peuvent se présenter.

La première consiste à se soumettre à la volonté de quelques-uns, voire d’un seul, dont le naturel les pousse à vouloir imposer leur volonté et à détenir le pouvoir sur les autres. Ils peuvent le faire en étant persuadés qu’en agissant ainsi, ils vont apporter le bien-être à l’ensemble du groupe parce que, de leur point de vue, les règles qu’ils veulent imposer sont les meilleures possibles. Ils pourront le faire sans chercher leur propre intérêt et en tolérant l’expression d’avis contraires qu’ils pourront éventuellement reprendre à leur compte, ce qui fera d’eux des despotes ou monarques « éclairés ». Naturellement, ceux qui imposeraient leurs règles à la majorité du groupe par l’intimidation ou la neutralisation des opposants les plus déterminés, et qui en tireraient en plus des privilèges abusifs, pourront être qualifiés de tyrans, dictateurs ou autocrates.

L’autre voie consiste au contraire à engager la concertation au sein du groupe en y associant tous ses membres, à évaluer les options des uns et des autres et à convenir d’un processus de choix fondé par exemple sur la prééminence de la majorité. Dans ce contexte, toute décision qui touche à la vie du groupe doit être débattue et mise aux voix. Ce système porte le nom de démocratie, terme qui trouve son origine dans l’association d’un préfixe – dêmos – et d’un suffixe – kratein – qui signifient en grec le peuple et celui qui commande, soit le pouvoir du peuple. S’il y a toujours eu autour de ce concept des débats sans fin comme je le soulignais plus haut, ce n’est pas tant au niveau des principes qu’au niveau de leurs modalités de mise en œuvre. Il serait en effet possible de les décliner à l’infini depuis la définition du périmètre des questions à débattre, en passant par la manière d’organiser les débats, d’en tirer les éléments clés, de les soumettre au vote des membres du groupe, de donner délégation de pouvoir à celles et ceux qui devront mettre en œuvre les mesures décidées, jusqu’à fixer les procédures de contrôle de l’efficience et de l’efficacité de ces mesures.

Dans une démocratie idéale, personne ne doit se sentir à l’écart des processus de décision, aucun sujet d’importance ne doit être occulté ou exclu du débat, aucune pression d’aucune sorte ne saurait s’exercer sur les membres de la communauté pour forcer leur choix ; seul le raisonnement fondé sur des données objectives et des faits avérés doit amener chacun à établir sa préférence pour telle ou telle option. Au bout du compte, la démocratie est un mode d’organisation de la société qui doit s’adapter et se perfectionner en permanence, mais son but ultime est bien de chercher une amélioration continue du bien-être de chacun de ses membres, un bien-être qui permette non seulement à chacun de respirer à pleins poumons un air aussi pur que possible pour maintenir le corps en bonne santé, mais qui permette aussi à l’esprit de s’enivrer de cet air de liberté aux limites acceptées de plein gré et égales pour tous : je respecte le code de la route parce que je tiens à la vie et ne veut pas mettre en danger celle des autres. 

Que les modalités de mise en œuvre de la démocratie fassent débat est somme toute très naturel ; en revanche, ce qui pose de sérieux problèmes, ce sont les perversions dont elle est victime, car demeure cette ambivalence de la nature humaine qui penche tantôt du côté de la vertu, tantôt du côté de la faiblesse. C’est donc un combat permanent qui se déroule sous nos yeux entre d’un côté les défenseurs de la liberté et de son corollaire qu’est la démocratie, et de l’autre, ceux qui en dénoncent les insuffisances alors qu’ils ne cessent eux-mêmes d’en saper les fondements. Les moyens dont disposent les ennemis de la démocratie pour accomplir leurs forfaits sont innombrables et redoutables. Toutefois, c’est l’argent qui est devenu leur arme de prédilection grâce au pouvoir qu’il confère. Voilà un élément qui est venu s’insinuer par tous les interstices dans les trois grands pouvoirs qui existent dans nos démocraties : celui qui est censé fixer démocratiquement les règles, donc le pouvoir législatif ; celui qui est censé les mettre en œuvre dans les délais prescrits, donc le pouvoir exécutif ; et enfin celui qui est censé veiller à la bonne marche de ce système ainsi qu’au respect par tous des lois et règlements, à savoir le pouvoir judiciaire. Ces trois pouvoirs se doivent d’être indépendants pour des raisons que chacun peut comprendre. Si des interactions fortes commencent à se manifester entre ces trois pouvoirs, alors la démocratie est en péril et ses faiblesses la rendent encore plus vulnérable aux attaques de ceux qui voudraient la voir disparaître partout où elle tente d’exister.

L’influence de l’argent, on la mesure d’abord dans le choix des représentants du premier pouvoir, le législatif, car l’argent donne à ceux qui en possèdent beaucoup la possibilité de faire entendre leur voix à un niveau tel que les moins bien lotis deviennent inaudibles ; ajoutons même invisibles, compte tenu de l’importance qu’ont les images depuis que la télévision a imposé sa présence dans l’immense majorité des foyers. Les super riches ont donc investi massivement dans les médias pour faire élire celles ou ceux qui adhèrent à leur idéologie, ces derniers dépensant eux-mêmes sans compter dans des campagnes électorales à grand spectacle. Ainsi, n’est-il pas envisageable dans la « plus grande démocratie du monde » de gagner l’élection présidentielle et la majorité au Congrès si l’on n’est pas en mesure de rassembler des centaines de millions de dollars pour mener campagne ! En France, ce sont les médias dominants qui intronisent le futur Président bien avant que l’élection n’ait eu lieu : Sarkozy, Hollande et Macron avaient été choisis par ces médias pour leur adhésion sans réserve à l’idéologie néo libérale, leur choix ayant été confirmé par le vote. Et comme le « pouvoir » législatif dans la Vème République est la traduction fidèle du pouvoir présidentiel, ce quatrième pouvoir étant bien réel et sans guillemets, les lois adoptées seront, en toute logique, favorables au monde de la finance, même si, pour tromper ses électeurs, tel candidat a pu oser affirmer qu’elle était son ennemi …

Le rôle de l’argent ne va pas s’arrêter au processus électoral. Il va se poursuivre une fois les nouveaux pouvoirs installés, avec cette anomalie française qui conduit à une absence totale d’indépendance entre le législatif et l’exécutif, ceux-ci étant eux-mêmes dominés par ce que j’ai appelé « quatrième pouvoir », le présidentiel. Plusieurs phénomènes vont se conjuguer pour permettre aux très riches de poursuivre leur action sur le fonctionnement des institutions. Il y a les lobbies qui interviennent directement auprès des élus ou des cabinets ministériels pour dire combien il est important pour leur secteur d’activité de faire voter ou de ne pas faire voter telle ou telle loi. Les sommes dépensées dans cette forme d’activisme se chiffrent en millions de dollars ou d’euros. Un deuxième facteur d’importance qui confère au monde économique et financier une influence plus ou moins occulte sur l’exécutif réside dans la porosité qui existe entre le monde des affaires et les équipes gouvernementales, ministres inclus, l’actuel Président de la République lui-même illustrant parfaitement cette porosité. Aux États-Unis, ce sont plusieurs milliers de collaborateurs de la présidence et des différents ministères qui sont remplacés à discrétion lorsqu’un nouveau Président prend ses fonctions, ce qui permet d’introduire éventuellement dans la haute administration des personnes issues du milieu des affaires, ce dont Donald Trump ne se sera pas privé. Et entre deux élections, les médias aux mains de quelques milliardaires vont bien sûr veiller à transmettre la « bonne parole » afin que la prochaine échéance électorale ne provoque pas autre chose que quelques changements à la marge qui auront été promis au peuple et dont on fera bien sûr grand cas.

Qu’en est-il du troisième pouvoir, le judiciaire ? Il est sans doute celui dont l’indépendance par rapport à l’exécutif est la moins imparfaite. Cependant, le rôle de l’argent se manifeste ici, comme chacun sait, d’une tout autre manière : il y a bien deux justices, celle des pauvres et celle des riches. Et si les pauvres sont les plus nombreux à occuper les prisons, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont beaucoup plus nombreux que les riches dans la société, c’est aussi parce qu’ils n’ont pas les moyens d’être défendus par des avocats disponibles et expérimentés. Il suffit d’avoir commis de bien légers délits pour écoper de plusieurs mois de prison quand on ne peut s’offrir une défense efficace ou quand on n’est pas en mesure de régler la caution libératrice comme cela se pratique aux États-Unis. Quant à ceux qui ont commis des délits qui relèvent de la fraude fiscale, de l’abus de biens sociaux, de conflits d’intérêt, de trafic d’influence, d’emplois fictifs ou encore de corruption, peu d’entre eux sont condamnés à des peines de prison ferme, et le seraient-ils, que pour des motifs incompris du commun des mortels, ils sont le plus souvent dispensés d’effectuer cette peine.

Nos démocraties sont donc imparfaites pour des raisons allant des institutions proprement dites – constitution, modes de scrutin, indépendance des trois pouvoirs fondamentaux, rôle des corps intermédiaires et de la société civile en général, etc. – à la manière dont ces institutions sont mises en œuvre avec toutes sortes de pratiques déloyales, de jeux d’influences et de moyens d’information disproportionnés qui viennent dénaturer et affaiblir le débat démocratique.

Ces défauts seraient sans doute plus supportables s’ils ne s’accompagnaient de bilans désastreux dans lesquels le nombre de personnes vivant dans la pauvreté augmente sans cesse, tandis qu’une poignée d’ultra privilégiés engrange des revenus stratosphériques, que le chômage persiste à des niveaux élevés, que les services publics se dégradent, que l’austérité s’installe durablement, que l’environnement est de plus en plus délétère pour la santé et que les citoyens ne sont jamais invités à s’exprimer sur des sujets aussi essentiels pour leur vie et leur bien-être que la production d’énergie, les accords de libre-échange, le modèle agricole, l’aménagement des territoires, l’environnement et bien d’autres sujets encore.   

Nos démocraties n’atteignent donc pas leurs objectifs, et pour ce qui est de la France, la devise  « liberté, égalité, fraternité » devient de plus en plus une coquille vide avec des lois liberticides ou des violences policières intolérables pour dissuader les citoyens d’exercer leur droit de manifester pourtant  inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, des inégalités qui atteignent des records historiques et, au sein de la société, des fractures que provoquent le racisme, la xénophobie et l’intolérance religieuse en lieu et place de la fraternité.

Alors, nous commençons à comprendre comment son délitement des deux côtés de l’Atlantique peut inciter des citoyens de plus en plus nombreux à pousser cette très imparfaite démocratie au bord d’un abîme dans lequel elle aurait pu tomber le 6 janvier dernier à Washington pour déboucher sur une guerre civile, et chez nous en France, à éloigner toujours plus les citoyens des bureaux de vote, à les faire enfiler un gilet jaune et investir les ronds-points et, beaucoup plus inquiétant, à les entraîner vers l’extrême droite ; pour les États-Unis, cette évolution de l’électorat s’est traduite par l’élection d’un Trump dont les soutiens comptent dans leurs rangs des individus clairement fascisants comme cela est apparu au grand jour lors de l’attaque du Capitole.

Cet article est long, peut-être trop long pour être lu par tous de bout en bout. Il est donc temps de conclure, mais très provisoirement, car cette réflexion est aussi très partielle. D’aucuns la trouveront encore très partiale, et ils auront raison ; cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit mal fondée.

Qu’une partie importante de la population d’un pays en vienne à investir par la force des lieux de pouvoir comme le Capitole ne doit donc pas être considéré comme un évènement ponctuel que les déclarations irresponsables de Donald Trump auraient suffi à déclencher. Les racines de ces désordres sont évidemment plus profondes comme nous venons de le voir. Ces racines du mal se sont développées sous les effets conjugués d’institutions qui sont loin de répondre à toutes les exigences d’un système authentiquement démocratique, d’inégalités de moyens dont disposent les parties en présence pour s’adresser aux électeurs et surtout du modèle néo libéral dont les effets destructeurs se font sentir dans de nombreux domaines, sociaux et environnementaux, notamment.

Mais que disait-on de la démocratie dans NÉMÉSIS ? Voici un extrait de la page 278 :

…un monde aussi inégalitaire que le nôtre n’est pas compatible avec l’exercice d’une authentique démocratie. Nous touchons là un problème qui semble très difficile à résoudre : puisque l’accès à des fonds importants apparaît comme la condition nécessaire pour emporter une élection à un niveau national, comment peut-on envisager qu’un candidat ou un parti qui conteste à l’argent son pouvoir puisse mener campagne contre ce pouvoir tout en sollicitant d’importants fonds électoraux ?

Bertrand

Bienvenue à 2021

Bienvenue à 2021

Chères lectrices, chers lecteurs,

Pour la nouvelle année, il me semble particulièrement utile de reformuler une évidence dont se sont inspirés les promoteurs des jeux de hasard : les batailles que l’on ne mène pas sont perdues d’avance, celles dans lesquelles on s’engage ont une chance d’être gagnées.

Je vous souhaite donc pour 2021 de ne jamais vous résigner : à titre individuel ou collectif, nous pouvons nous battre contre tous les maux, les nôtres et ceux des autres, petits et grands, que ce soit contre la maladie, la pauvreté, l’injustice, le racisme ou la violence sous toutes ses formes; nous battre enfin pour faire émerger ce « monde nouveau » dont je parlais dans mon premier essai.

Alors soyons assez combatifs pour que 2021 devienne l’année de tous les espoirs et de quelques belles victoires !

Et si vous avez encore des cadeaux à faire et manquez d’idées, alors bien sûr, offrez un livre, et je dirais même plus : offrez un duo de livres, désormais inséparables, NÉMÉSIS Remettons le monde à l’endroit et son petit frère, AUTOUR D’UN LIVRE Bienvenue chez Némésis !

La vie est compliquée parce qu’elle est trop courte ; prenez soin de vous pour qu’elle soit la plus longue possible,

Bertrand

Fléau de la violence et fléau de la balance

Fléau de la violence et fléau de la balance

J’ai abordé à plusieurs reprises la question de la violence dans ce blog, parfois longuement comme très récemment pour discuter des origines de la violence extrême, celle qui tue. Ces chroniques avaient un point de départ dans l’actualité qui ne cesse de nous montrer à quel point diverses formes de violence se développent dans notre société en proie aux ravages des politiques néolibérales menées depuis 40 ans et au développement de l’islamisme radical qui se nourrit des conflits interminables que connaissent le Proche et le Moyen-Orient. 

L’actualité de ces derniers jours évoque de nouveaux développements dans la violence institutionnelle avec des images insoutenables d’exactions de la police contre des citoyens et un projet de loi visant notamment à interdire de filmer les policiers dans l’exercice de leurs fonctions. Ce nouveau projet de loi liberticide a suscité d’autant plus de contestations que parallèlement surgissaient nombres de faits divers qui, s’ils n’avaient été filmés n’auraient pas conduit à des mises en examen de plusieurs policiers auteurs de violences injustifiées. Devant cette situation particulièrement préoccupante pour notre démocratie, les représentants des corps intermédiaires – associations, syndicats – ainsi que des partis politiques attachés aux libertés publiques, ont appelé à manifester en masse le samedi 28 novembre. L’appel a été entendu par des centaines de milliers de citoyens animés du simple désir de montrer pacifiquement leur opposition au projet de loi gouvernemental et appelant à une reprise en main des forces de police pour que cessent les actes de violence gratuite et souvent raciste. 

Las, des « éléments incontrôlés » n’ont pas manqué de provoquer des incidents dans la manifestation parisienne où l’on a pu voir un policier agressé violemment par des manifestants. Il n’en fallait pas plus pour qu’aussitôt les représentants du pouvoir et ses porte-voix médiatiques obligés contre-attaquent en se redonnant le beau rôle à eux-mêmes et à la police. 

Donc, nous revoilà retombés dans un piège infernal où chacun joue à qui sera le plus victime de la violence des autres ! Autrement dit, la violence qui est un fléau absolu, quelle que soit son origine, est pesée de part et d’autre par les parties en présence, chacun voulant montrer que le fléau de la balance penche du côté de l’adversaire. 

Impossible de rester neutre dans ce contexte, car l’engrenage de la violence dans lequel nous sommes n’est pas fortuit. Comme je l’ai rappelé dans une précédente chronique qui est placée en conclusion de mon prochain livre (Autour d’un livre, sortie en librairie le 23 décembre prochain), la mère de toutes les violences est la violence institutionnelle ; et d’ajouter dans une autre chronique plus récente qui ne sera pas dans ce livre, qu’en effet, il est difficile d’imaginer que des crimes de sang comme celui perpétré contre Samuel Paty puissent se produire dans un monde idéal dans lequel nulle forme de ressentiment n’aurait de motifs pour se développer. Je ne saurais pas dire avec certitude quelle est la meilleure stratégie pour réagir face à un pouvoir qui a décidé depuis longtemps d’être sourd aux demandes de millions de manifestants paisibles ; je penche en premier lieu pour une utilisation massive, éclairée et responsable du bulletin de vote. 

Je peux néanmoins comprendre que des citoyens aient depuis longtemps perdu toute confiance dans la démocratie représentative. Parmi eux, les plus nombreux commettent l’erreur de ne plus voter, alors que l’éventail des orientations proposées permettrait de passer à des choix de société radicalement différents. D’autres, ultra minoritaires, choisissent de profiter des manifestations de masse pour s’exprimer de manière différente en s’attaquant notamment aux symboles du pouvoir et des dominants comme les banques et les restaurants de luxe et plus rarement, comme ce fut le cas samedi, aux forces de l’ordre. Mais au fait, de quel ordre puisqu’elles ne sont plus gardiennes de la paix ?

Alors peut-on oser une comparaison entre les formes de violence de ces manifestants et celles de la police, dans leurs moyens comme dans leurs effets respectifs ? Bien sûr, il n’y a aucune chance que la comparaison que je ferai aboutisse aux mêmes conclusions que celle que ferait le ministre de l’intérieur actuel. Peut-être faudrait-il aussi se montrer plus précis, plus rigoureux, être un fin connaisseur des comportements des acteurs qui s’affrontent pour porter un jugement équilibré. Mais au bout du compte, n’est-il pas tout aussi légitime que des citoyens ordinaires comme moi puissent donner leur perception d’un tel problème au travers des divers canaux d’information disponibles ?

Reconnaissons tout d’abord qu’au niveau des moyens, la dissymétrie est totale : d’un côté, des « robocops » qui sont à l’évidence protégés très efficacement contre les agressions qu’ils peuvent subir dans des affrontements de rue et qui disposent d’armements capables d’infliger aux manifestants des dommages corporels d’une extrême gravité – grenades lacrymogènes, grenades de désencerclement, lanceurs de balles de défense – plus des moyens lourds – canons à eau, véhicules blindés ; en face, ce sont des amateurs protégés par leurs seuls vêtements et qui n’ont guère que leurs mains, quelques objets à lancer sur les policiers et parfois, dans le pire des cas, des battes de base-ball et des cocktails molotov.

Au niveau des effets, la dissymétrie est tout aussi grande. D’un côté, quelques blessés légers ; de l’autre, des blessures de guerre : visages tuméfiés, yeux crevés par dizaines, mains arrachées, parfois des morts…

Difficile dans ces conditions de ne pas voir de quel côté penche le fléau de la balance !

Alors le comportement de quelques manifestants est-il susceptible de modifier sensiblement les données du problème général auquel nous sommes confrontés : une spirale de la violence qui nous mène tout droit à un régime plus autoritaire encore et auquel seuls les ennemis de la liberté peuvent aspirer? 

Je termine par cette remarque qui souligne un certain niveau d’inconscience du pouvoir qui n’hésite pas à provoquer la population avec des projets de loi liberticides ou antisociaux et tolère des violences policières impunies, obligeant ainsi des milliers de personnes de tous âges à se rassembler dans des manifestations de rue, et ce, en pleine pandémie et au moment où ce même pouvoir demande à ce que les réunions de familles soient limitées à six personnes et impose toutes sortes de mesures sanitaires, certaines nécessaires et d’autres très discutables. 

Quand remettra-t-on enfin ce monde à l’endroit ?

Bertrand

Comment la perception du passé et du présent contribue au développement de la violence extrême.

Comment la perception du passé et du présent contribue au développement de la violence extrême.

Dans la nature, chaque phénomène est le résultat d’un processus physique, chimique ou biologique. Quand il s’agit des dysfonctionnements du corps humain, la médecine tente d’établir un diagnostic avant de rechercher ou de prescrire un remède. Dit plus simplement, il n’y a pas d’effets sans causes, et la manière la plus efficace de résoudre un problème, c’est d’en neutraliser l’origine. Pour rester dans la métaphore médicale, donner des antalgiques pour atténuer la douleur d’un patient est bien sûr utile et nécessaire, mais éliminer la cause de la douleur est le véritable remède qu’il faut envisager. 

Souvent, bien avant que les premiers symptômes d’une maladie n’apparaissent, des facteurs favorables à son développement ont pu agir pendant de longues années ; ainsi en va-t-il de l’exposition des êtres humains à des composants chimiques présents dans certains environnements et responsables de graves maladies professionnelles, ou autres, car nous savons que tout individu vivant dans l’atmosphère polluée des grandes métropoles peut par exemple être victime de maladies respiratoires ou cardio-vasculaires pouvant entraîner un décès prématuré. Une alimentation déséquilibrée, le manque d’exercice physique et toutes sortes d’addictions sont autant de facteurs délétères pour la santé qui agissent également sur le plus ou moins long terme.

Qu’en est-il alors de notre santé mentale ? Peut-elle être également affectée par des conditionnements psychologiques pernicieux, des expériences douloureuses ou encore des situations dramatiques pouvant inciter à des comportements hors normes, du plus admirable au plus inhumain ? 

L’Histoire, la grande, mais aussi nombre de faits divers, nous montrent qu’en effet, certaines circonstances peuvent transformer un individu quelconque en héros ou au contraire en être abject. 

Il suffit de revenir quelques décennies en arrière sous l’occupation allemande : il s’est trouvé pendant ces cinq années de guerre des citoyens français qui ont eu des réactions radicalement opposées, d’un côté les héros de la Résistance, tandis que d’autres choisissaient la collaboration ignominieuse avec le régime nazi, n’hésitant pas à coopérer avec la Gestapo en dénonçant leurs compatriotes résistants, communistes ou juifs et en torturant à mort leurs compatriotes. Comment des citoyens ordinaires, aussi bien du côté français que du côté allemand, ont-ils pu se rendre complice de crimes aussi abominables ou les commettre à grande échelle au nom d’une idéologie diabolique dont le gourou était un malade mental ? N’est-il pas terrifiant de penser que parmi les gens ordinaires et apparemment inoffensifs que nous croisons ici ou là, au jour le jour, ils soient aussi nombreux, dans certaines circonstances, à pouvoir commettre des actions d’une atrocité insoutenable ?

Il nous faut donc affronter cette dure réalité : dans une population « normale » au sens statistique du terme, nous aurons une distribution quasi inéluctable avec d’un côté une minorité d’individus animés d’empathie, de courage et foncièrement humains, les Gandhi, Jean Moulin, Mère Teresa ou encore Martin Luther King, tandis qu’à l’extrémité opposée se trouveront des êtres monstrueux, les Hitler, Staline, Pinochet ou Pol Pot et tous leurs semblables. Entre les deux, dans l’immense masse des humains ordinaires, qui ne sont a priori ni bons, ni mauvais, certains iront plutôt vers les ennemis du mal et d’autres vers les ennemis du bien. Mais pour que ces mouvements vers l’un ou l’autre côté aient lieu, il faut des conditions exceptionnelles comme l’Histoire en a connu, si nombreuses et si tragiques. Elles créent alors un climat propice aux manipulateurs de tout bord qui font appel au cerveau reptilien et sont capables d’annihiler toute réflexion objective chez les sujets les plus influençables, parmi lesquels se trouveront évidemment de jeunes individus. Cela peut prendre des années, mais peut aussi opérer beaucoup plus rapidement dans des circonstances où l’émotion intense liée à certains évènements fait obstacle à toute réflexion fondée sur le discernement et la rigueur. 

Comme chacun sait, dans le passé comme au présent, les manipulateurs ont souvent utilisé les religions comme instruments pour faire adhérer à leur idéologie les esprits mal instruits et donc vulnérables à ces stratégies de domination des esprits. De la même manière que toute propagande tend à déformer la réalité, que toute publicité tend à embellir outrageusement les vertus supposées de tel ou tel produit, les manipulateurs qui instrumentalisent la religion interpréteront celle-ci à leur guise pour parvenir à leurs fins, suggérant par exemple qu’il est possible, juste, voire indispensable de tuer au nom de Dieu. Et ce mensonge fonctionne depuis plus de mille ans, chrétiens et musulmans ne s’étant jamais privés de s’entretuer au motif de l’infidélité de l’autre. 

Voilà qui nous conduit à remonter très loin en arrière dans le temps, manière de prendre du recul pour tenter de replacer les drames qui se produisent de nos jours dans un contexte historique, démarche excluant bien sûr toute forme d’indulgence à l’égard de la violence, tout particulièrement de la violence meurtrière, mais qui cherche à expliquer par quel long cheminement peut se construire un univers mental morbide dans lequel se laisseront enfermer les personnes mal immunisées contre les intrusions de manipulateurs de tout bord. 

A ce stade de la réflexion, j’aimerais avoir la culture historique nécessaire pour fournir ici les éléments les plus pertinents qui illustrent les conflits millénaires entre le monde de la chrétienté et le monde de l’islam, ou pourrions-nous dire, entre l’Occident et le monde arabe. Étant incapable de le faire, je me contenterai donc de rappeler quelques faits marquants, mais surtout connus de la plupart d’entre nous. 

Ces deux religions monothéistes, plus rapidement encore la musulmane que la chrétienne, associeront pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Pour ce qui est des chrétiens, la chanson impertinente de Jean Ferrat, « Le sabre et le goupillon » vient nous le rappeler ; quant à Mahomet, c’est en chef de guerre qu’il investira La Mecque en 630 à la tête d’une armée de 10 000 hommes.   

Très rapidement, les deux religions, présentes sur de vastes territoires, s’affrontent pour en conquérir de nouveaux, l’islam investissant la péninsule ibérique où vivait une population de religion catholique. Ainsi, dès le VIIIème siècle de notre ère, l’expansion musulmane est considérable, ajoutant à la péninsule arabique, une partie de l’Espagne et du Portugal, l’Afrique du nord, le Proche-Orient, l’Iran, l’Irak et l’Afghanistan. Le monde chrétien va bien sûr réagir, Charles Martel mettant un coup d’arrêt définitif à l’avancée musulmane en 732 à Poitiers.

Plus tard, et pendant deux siècles, de 1096 à 1291, les croisades menées par les chrétiens d’occident vont être le théâtre d’affrontements sanglants entre les pèlerins en armes et leurs adversaires musulmans, les uns et les autres se livrant à des tueries qu’aucune religion qui se respecte ne saurait tolérer. Cette barbarie avait pourtant un motif religieux, puisqu’il s’agissait ni plus ni moins pour les chrétiens de leur redonner le libre accès à Jérusalem et au Saint Sépulcre ! Les papes d’alors, fauteurs de guerres, étaient aux antipodes du discours pacifiste et œcuménique du pape François. 

Et cette barbarie se manifestera au sein même du monde chrétien dans une croisade dirigée contre les cathares à la demande du pape Innocent III entre 1209 et 1255. Les habitants de Béziers, au nombre de 15 à 20 000 furent tous massacrés par des croisés qui avaient été persuadés de l’absolution de tous leurs péchés s’ils combattaient les hérétiques pendant 40 jours ; avant de massacrer ils n’avaient d’ailleurs pas trop à se préoccuper de savoir qui était hérétique et qui était « bon catholique », puisque selon Simon de Montfort qui les commandait, ils pouvaient les tuer tous car Dieu saurait reconnaître les siens. Il se trouva naturellement que la croisade initiée par ce pape offrit l’occasion à quelques hauts dignitaires du système féodal des pays d’oil de faire main basse sur les territoires des pays d’oc…

Cependant, le relatif équilibre des forces va peu à peu se transformer en domination des pays chrétiens sur les pays d’obédience musulmane, les historiens considérant que le tournant sera vraiment pris au cours de la bataille navale de Lépante qui a vu s’affronter le 7 octobre 1571 la flotte de la Sainte-Ligue, large coalition chrétienne réunie à l’initiative du pape Pie V, à la flotte de l’Empire ottoman qui perdit la plus grande partie de ses quelques 200 navires et plus de 20 000 hommes. Mais il faut comparer ce chiffre au massacre des 20 000 habitants de Nicosie par les Ottomans lorsque ceux-ci s’emparèrent de Chypre en 1570, une île qui était alors une possession de la république de Venise, agression qui aura été à l’origine de la coalition chrétienne ayant conduit à la bataille de Lépante. 

La liste des horreurs commises tout au long de l’histoire sous des prétextes religieux est interminable, que ce soit autour de la Méditerranée où dans les colonies lointaines établies de force par les Européens. Ces derniers vont jouer un rôle décisif au cours du XIXème siècle dans la prise de possession de territoires au sud et à l’est de la Méditerranée. Au tournant des XVIIIème et XIXème siècles, les Français vont ainsi porter la guerre en Égypte et en Palestine, et ce ne sont pas ses déclarations d’amitié pour les musulmans et de respect pour leur religion qui suffiront à instaurer la confiance des populations arabes en leur auteur, un certain Bonaparte. Au bilan de la campagne d’Égypte, il faut inscrire les milliers d’exécutions de prisonniers faits par son armée à l’issue des différentes victoires que le futur Empereur a remportées contre les mameluks et les bédouins. 

Suivront les conquêtes coloniales en Afrique du nord et au Proche- et Moyen-Orient : à partir de 1830, la France se lance à la conquête de l’Algérie ; plus de 130 années de guerre et d’exactions les plus féroces dans lesquelles les troupes françaises se tailleront la part du lion. 

Un siècle plus tard, la France exerce sa domination sur les pays du Maghreb, la Syrie et le Liban, l’Italie sur la Lybie, et le Royaume-Uni sur l’Égypte, le Soudan, Aden, Oman, la Cisjordanie et l’Irak. Seuls la Turquie, l’Arménie ainsi que les territoires actuels de l’Arabie Saoudite, du Yémen et de l’Iran sont indépendants.

Mais l’accès à l’indépendance des pays colonisés ne va pas pour autant les débarrasser de l’influence souvent funeste des pays occidentaux auxquels vont se joindre les États-Unis à partir de 1945, notamment au Moyen-Orient, cette région ayant « bénéficié du malheur » de posséder dans son sous-sol les plus grandes réserves mondiales de pétrole. L’implication des États-Unis dans les affaires du Moyen-Orient se concrétise avec la signature le 14 février 1945 d’un accord pour 60 ans entre le président Franklin Delano Roosevelt et le roi d’Arabie Saoudite Abd Al Aziz, accord qui prévoit un accès tout à fait privilégié des États-Unis au pétrole saoudien en échange de la protection militaire du royaume. Cet accord sera prolongé à nouveau pour 60 ans en 2005 sous la présidence de Georges W. Bush. 

Entre 1947 et 1949, se dérouleront la guerre civile en Palestine entre juifs et arabes, puis la première guerre israélo-arabe à la fin du mandat britannique suite à la création d’un État juif sur le territoire de la Palestine, État aussitôt reconnu par les États-Unis, ce qui était contraire à la résolution 181 des Nations-Unies prévoyant la partition de la Palestine en deux États, l’un arabe, l’autre juif. Cette colonisation sera d’une extrême brutalité pour le peuple palestinien. Inutile de rappeler ici toutes les entorses au droit international commises par Israël depuis 70 ans avec le soutien sans cesse affirmé des États-Unis et la neutralité plutôt bienveillante des Européens. 

Avec le conflit meurtrier entre l’Iran et l’Irak, deux pays qui, de 1980 à 1988, recevront à satiété des armements aussi bien des États-Unis que de la France et du Royaume-Uni, l’intervention étatsunienne contre l’Irak sous la présidence de Georges Bush père en 1990-91 suite à l’invasion du Koweit par Saddam Hussein, puis une nouvelle intervention des États-Unis avec leurs alliés, dont la France, en Afghanistan en 2001 pour faire la chasse aux Talibans et tenter de capturer Ben Laden suite à l’attaque des tours jumelles, puis l’invasion de l’Irak en 2003 sous la présidence de Georges W. Bush pour chasser Saddam Hussein accusé de développer et détenir des armes de destruction massive, l’intervention de 2011 en Lybie sous l’égide de l’ONU mais poussée par la France, ou encore le désastre de la guerre civile en Syrie, tous les malheurs qu’endurent les peuples de cette vaste région paraissent sans fin avec un bilan de victimes qui se chiffre en millions, dont un grand nombre de civils. 

Il faut néanmoins souligner les efforts méritoires des États-Unis en Somalie, pays à majorité musulmane, au début des années 1990 afin d’aider sa population à surmonter la famine provoquée par une sécheresse prolongée ; l’opération Restore Hope destinée à sécuriser l’aide alimentaire détournée par des « seigneurs de guerre » a pris fin en octobre 1993 à la suite de la courte bataille de Mogadiscio au cours de laquelle la tentative de capture d’un chef de guerre a mal tourné pour les militaires étatsuniens, ce qui conduira Bill Clinton à interrompre l’intervention des États-Unis en Somalie. 

Et que fait l’Europe de son côté pour prévenir les naufrages par milliers de malheureux qui, sur des embarcations de fortune, fuient la guerre, les mauvais traitements et la misère ? Et que fait l’Europe pour accueillir dignement celles et ceux qui ont échappé à la noyade ? Au mieux, elle les entasse dans des camps quand elle n’use pas de procédés dilatoires pour retarder l’accès à nos ports des navires d’organisations humanitaires qui ont recueillis les « boat people ». C’est vrai que l’Europe ne peut pas soulager toute la misère du monde, mais aucune morale, laïque ou religieuse, ne saurait accepter que des êtres humains soient traités de la sorte. Et réciproquement, aucune cause, aussi juste soit-elle, ou a fortiori aucune caricature visant une religion, ne saurait justifier de donner la mort à des innocents. 

En dehors d’une situation de légitime défense avérée, aucun gouvernement, ni personne ne peut porter atteinte à l’intégrité physique d’un être humain ou s’abstenir de lui porter secours et assistance s’il est possible de le faire. Dans les États de droit, les criminels, y compris les criminels de guerre, sont jugés devant des tribunaux qui, en toute indépendance, recherchent les preuves de la culpabilité, analysent le déroulement des faits, délibèrent et prononcent des peines proportionnées aux fautes commises, ces peines ne pouvant aller jusqu’à la condamnation à mort dans les nations les plus civilisées. Par simple humanité, mais aussi par respect de cette « règle d’or » des religions monothéistes – ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse – personne ne peut s’arroger le droit de tuer à moins que ce ne soit pour échapper soi-même à la mort.

A ce stade, il faut revenir un instant au début de cet article pour nous rappeler que son objet est d’essayer d’appréhender ce qui nourrit la violence, notamment celle extrême qui conduit à tuer. Traiter de la violence des nations à l’égard d’autres nations ou à l’égard de leurs propres ressortissants serait une entreprise de longue haleine ; dans les brefs rappels historiques qui ont été faits nous avons eu un petit aperçu de la grande diversité de ses manifestations. Dans le contexte particulier des attentats sanglants que connaît la France en cet automne 2020, c’est d’abord la violence extrême de certains individus qu’il nous faut essayer de comprendre ; encore une fois, comprendre ne signifie en aucun cas excuser, même si le pardon peut aussi faire partie de principes enseignés par les religions. 

Ajoutons ce point essentiel : le message que cherche à transmettre ce texte s’adresse d’abord à toutes celles et tous ceux qui se retrouvent prisonniers de représentations mentales du monde totalement irrationnelles pouvant les conduire à des actes de barbarie après qu’ils aient été placés sous l’influence de manipulateurs qui auront su exploiter leurs connaissances lacunaires et divers motifs de ressentiment. 

Rappelons une évidence : il nous faut distinguer ici ce qui relève de la sphère individuelle de ce qui relève de la sphère publique, et d’entrée de jeu affirmer que la première ne saurait avoir la primauté sur la deuxième. 

Ce que j’appelle la sphère individuelle est alimenté par tout ce que chaque individu peut percevoir et expérimenter au jour le jour ; si nous sommes tous différents biologiquement, nous le sommes surtout au travers de notre vécu qui va constamment agir sur nos représentations du monde et inspirer nos comportements. C’est donc une alchimie complexe qui va structurer ou au contraire déstructurer notre mental. 

Prenons deux exemples aux antipodes l’un de l’autre qui vont conduire à des résultats tout aussi opposés.

Le premier exemple est celui d’un homme qui a grandi dans le bien-être le plus enviable. Même s’il remonte à plus de 2500 ans et que les faits qu’il est censé décrire font sans doute une part importante à l’imaginaire, l’exemplarité de ce récit n’en reste pas moins à méditer… Puisque nous avons beaucoup parlé jusqu’ici des religions abrahamiques, projetons-nous quelques instants dans l’Orient pour nous intéresser à ce personnage divinisé qu’est Bouddha. La vie de Siddharta a en effet commencé dans le confort douillet du palais de son père, souverain d’un petit royaume du Népal. Parfaitement éduqué, entouré de l’affection de ses proches, puis marié à la fille d’un seigneur, le futur Bouddha s’ennuie et s’aventure un jour hors de son palais. Il découvre alors un tout autre monde que le sien : celui de la misère, de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Ce choc va changer radicalement le cours de sa vie : abandonnant la vie confortable qui était la sienne, il se dépouille de toutes ses richesses et décide de se consacrer à la méditation afin de chercher à comprendre la nature et les causes de la souffrance humaine. 

Quelle première leçon pouvons-nous tirer de cet exemple ? Que le haut niveau d’éducation reçu par le jeune prince et l’environnement paisible et affectueux dans lequel il a grandi ont sans aucun doute développé chez lui des qualités intellectuelles indéniables et l’ont tenu à l’écart de toute forme de frustration, de ressentiment ou d’agressivité. 

A notre époque, nous pourrions a contrario trouver mille exemples d’enfants ayant grandi dans un milieu hostile, violent et pour tout dire inhumain et qui, devenus adultes, ne verront aucun espoir que leur misérable condition puisse un jour faire place à une vie paisible et enfin heureuse. Les enfants de Gaza font partie de ces infortunés, leurs aînés n’ayant eux-mêmes connu que l’humiliation, les bombes et la privation de tout. Mais ils sont légions à connaître les mêmes malheurs interminables dans cette région du monde. Dès lors, dans quel univers mental ces désespérés peuvent-ils être ? N’ayant guère que leurs mains et quelques cailloux à jeter contre leurs tourmenteurs qui possèdent les armements les plus sophistiqués et les plus meurtriers, faut-il s’étonner que certains réagissent avec l’énergie du désespoir en perpétrant des attentats, cette forme de résistance tout aussi aveugle que le sont les bombes larguées par des avions, ce qui illustre la disproportion des forces en présence ?

Dans cette recherche des explications de la violence extrême, nous ne découvrons rien ; nous ne faisons que reprendre un argument mille fois vérifié, à savoir que le vécu propre à chaque individu est déterminant dans la formation de sa personnalité et la nature de ses comportements. En conséquence de quoi, il est légitime de s’interroger sur l’influence que la sphère publique peut avoir sur notre vision du monde et notre manière d’être, c’est-à-dire sur ce que j’ai appelé la sphère individuelle.

La sphère publique organise et régule, tout en fournissant diverses prestations pour que chaque individu puisse vivre autant que possible en harmonie avec tous les autres. Elle englobe donc toutes les sphères individuelles en vue de les protéger, mais ne cherche pas à s’introduire dans leur intimité, et notamment dans tout ce qui relève de la transcendance. En revanche, elle demande à chacun de consentir à des règles de vie qui ont été établies démocratiquement, car sur ses limites extérieures où se manifeste le comportement des individus, la sphère individuelle va constamment interférer avec la sphère publique.

Ce contrat de confiance et de raison entre deux milieux, celui de l’individu et celui, très vaste, de la société dans laquelle il vit, n’est envisageable que si la sphère publique s’oblige, non seulement à œuvrer au bien-être de ses membres, mais à respecter et faire respecter quelques principes fondamentaux tels que la liberté d’expression, d’aller et venir, de pratiquer une religion ou encore la possibilité de faire valoir ses droits. Dans une situation idéale, chacun trouvant sa place dans la société, pouvant s’y épanouir et envisager une amélioration continue de son cadre de vie et de son bien-être, bref, dans le meilleur des mondes, trouverait-on un seul individu qui envisagerait de rompre cette harmonie en commettant des crimes aussi abominables que ceux perpétrés contre Samuel Paty ou les fidèles de la basilique Notre-Dame de Nice, hormis des cas plutôt rares de malades mentaux profonds ?    

Mais dès lors que ce contrat est rompu ou n’a jamais pu être établi, que la violence s’est installée durablement, que les libertés élémentaires sont bafouées, les droits humains non respectés et que les conditions de vie sont précaires, voire misérables, n’a-t-on pas créé les conditions propices au développement de réactions violentes contre un pouvoir lui-même violent ? Ce qui tient lieu de sphère publique va alors créer chez les victimes de cette violence institutionnelle un univers de ressentiment, de colère, voire de haine des oppresseurs et de tous ceux qui les soutiennent ou sont supposés le faire, et même de ceux qui restent indifférents au sort des opprimés. Alors, il se trouvera tant chez les oppresseurs que chez les opprimés ces gens ordinaires dont nous parlions quelques pages plus haut et qui se sentiront légitimes à commettre des actes barbares ; la société sera en proie à la guerre civile, ce qui est sans aucun doute la forme la plus atroce de conflit puisqu’elle met face à face des citoyens d’un même pays, d’un même village et parfois d’une même famille. Dès lors, la hiérarchie entre sphère privée et sphère publique est abolie : chacune se sent avoir plus de légitimité que l’autre, la sphère publique parce qu’elle représente l’autorité, et chaque sphère privée parce qu’elle se bat soit au nom des droits humains et de valeurs universelles ou au contraire, au nom de certitudes construites sur des discours incitant à la haine, auquel cas une tyrannie pourra succéder à une autre comme ce fut le cas en Iran lorsque la dictature du Shah fut remplacée par le régime des ayatollahs.   

Cependant, la rivalité millénaire entre les peuples chrétiens et musulmans prend des formes beaucoup plus complexes qu’une classique révolte contre une dictature. Cette complexité que nous avons effleurée au début de cet article en remontant le cours de l’Histoire est d’ailleurs une aubaine pour les manipulateurs qui pourront puiser dans un nombre presqu’infini d’exemples où le monde arabe aurait été humilié par l’Occident.

Dans ces conditions, comment doit se comporter la sphère individuelle par rapport aux dérèglements de la sphère publique ? Dit autrement, quels sont les moyens dont dispose la première pour combattre la seconde sans tomber elle-même dans la violence aveugle qui est la forme d’injustice la plus insupportable ? Le combat contre l’oppresseur ou ses complices ne doit pas conduire à sacrifier des innocents. Ce qui est la marque des conflits modernes, c’est précisément le parti pris atroce des belligérants de faire aussi peu de cas des « victimes collatérales » parmi les civils, beaucoup plus nombreuses que les victimes parmi les combattants eux-mêmes. Les bombardements délibérés de zones densément peuplées font des centaines de victimes aussi bien parmi les enfants que parmi les adultes ; une bombe placée dans un avion de ligne ou un grand magasin fera de même de nombreuses victimes parfaitement innocentes. 

Ces deux formes de barbarie sont à combattre avec la même détermination et la même rigueur. 

Dès lors, quelles sont les formes de combat contre l’injustice et l’oppression qui peuvent être mises en action sans qu’elles génèrent elles-mêmes l’injustice suprême de provoquer la mort ou des blessures graves chez d’innombrables innocents ? 

La solution se trouve dans une interactivité non violente entre les deux sphères, un mélange de persuasion et de diplomatie. 

Les opprimés doivent d’abord chercher tous les canaux de communication accessibles pour alerter les opinions, expliquer leur situation et demander de l’aide. S’ils ont réussi à fuir le pays de l’oppresseur et se sont réfugiés dans un pays où l’on vit en paix et où les libertés fondamentales restent assurées, à commencer par la liberté d’expression, alors ils doivent absolument s’abstenir de toute action violente afin de gagner la sympathie et le soutien de la population qui les accueille. Et leur message doit être absolument débarrassé de toute considération religieuse, sauf si, comme c’est le cas des Ouïghours en Chine, l’oppression qu’ils subissent est liée à leur religion et à leur culture. En France et en Europe, chrétiens, juifs ou musulmans qui y vivent ou qui y ont trouvé refuge doivent être instruits de leur histoire et de la grande Histoire en général ; mais ils doivent aussi reconnaître qu’un ressentiment éternel est invivable et contribue à alimenter le désespoir. Imagine-t-on aujourd’hui que Français et Allemands continuent à se haïr du fait d’un passé qui les a vus s’affronter dans les conflits les plus meurtriers de toute l’histoire de l’humanité et qui ont fait des dizaines de millions de morts, les Nazis ayant commis les crimes les plus abominables au cours de la Seconde Guerre mondiale ? Bien sûr que non, ces deux peuples et leurs dirigeants ont eu au contraire la sagesse de sceller une réconciliation durable et de regarder devant eux, sans toutefois ignorer leur passé tragique, car en effet, celui-ci a enfin permis de tirer une leçon qu’il ne faudra jamais oublier : la guerre avec toute la violence qu’elle porte est une infamie pour l’humanité et, pour les croyants, une insulte à leur Dieu dont on ne peut imaginer qu’il ait d’autre dessein pour les humains que celui de les voir grandir en des êtres pensants pénétrés de la plus grande sagesse.

Mais il faut en retour que les gouvernements en place dans les pays d’accueil soient sensibles au sort de ces réfugiés et de leurs concitoyens restés dans leur pays d’origine. Cela veut dire notamment que la plus grande humanité doit être manifestée à l’égard des réfugiés fuyant la guerre, la dictature, la misère et la faim. Cela veut dire également que doit cesser cette indulgence à l’égard des États voyous qui bafouent les droits humains ou ignorent les résolutions des Nations-Unies, qu’il faut arrêter de vendre de l’armement dans toute la région du Proche- et Moyen-Orient, que la démocratie ne saurait passer au second plan derrière les intérêts commerciaux et l’accès au pétrole, que l’Europe doit utiliser sa puissance économique pour exercer une influence diplomatique destinée à combattre les régimes autoritaires et à soutenir le développement ou la reconstruction des pays les plus démunis dans une sorte de vaste Plan Marshall au bénéfice de certains États du monde arabe.

Ainsi pourrons-nous envisager d’apporter une solution durable au problème du terrorisme, chez nous et dans les pays où le pouvoir gouverne lui-même par la terreur. Dé radicaliser les esprits de certains et prévenir de nouvelles radicalisations ne peut se faire sans l’ouverture d’un dialogue où chacun faisant amende honorable, décidera de tourner les pages sombres de l’Histoire pour que triomphent dans le présent et le futur les valeurs qui font la grandeur de l’humanité : le respect des droits humains, la liberté et l’empathie qui guide la recherche obstinée du bien-être de tous sans distinction de race, de nationalité, de croyance ou d’appartenance sociale.  

Fidèle à mon habitude de proposer un extrait de NÉMÉSIS dans mes chroniques, je vous livre celui-ci tiré du chapitre I « Un conte cosmique ». C’est l’Architecte de tous les mondes qui s’exprime :   

J’étais arrivé à la triste conclusion que le bien et le mal étaient inscrits dans la nature profonde des hommes. Aucun dieu, quelle que soit sa représentation, aucune religion quels qu’en soient ses principes, ne pouvaient empêcher la confrontation entre les forces du mal et les forces du bien. Mais je n’aurais pas osé imaginer que des religions puissent servir d’instruments pour que certains humains exercent un pouvoir absolu sur d’autres humains.

Je vis donc qu’à cette fin, une utilisation diabolique des religions monothéistes se mettait en place. Puisque chacun était persuadé qu’il n’y avait qu’une manière d’être fidèle au dieu unique, certains cherchèrent à susciter l’intolérance, puis la haine, en proclamant qu’il n’était pas acceptable que des rites différents des leurs soient pratiqués ; c’est pourquoi il convenait de combattre sans merci les infidèles. Des individus avides de pouvoir trouvèrent ainsi un moyen d’entraîner derrière eux des foules pour servir leurs desseins. 

 Bertrand     

Annonce sortie “Autour d’un livre”

Annonce sortie “Autour d’un livre”

Bonjour à toutes et à tous!

Depuis quelques décennies déjà, nous étions entrés dans un monde de grandes incertitudes. Cette remarque est un lieu commun ; pourtant, celles et ceux qui font l’effort de s’informer sur les conséquences que l’évolution du climat risque de provoquer sur les conditions de vie dans certaines régions de la planète devraient avoir des raisons de s’inquiéter pour le devenir de la jeune génération actuelle et, a fortiori, pour ses descendants. Quand je vois mes petites filles de six et dix ans, je m’interroge avec anxiété sur ce que sera leur vie dans 30 ou 40 ans.

Mais les derniers mois ont vu apparaître de nouveaux signes d’inquiétude pour nos vies et pour le fonctionnement même de nos sociétés avec cette pandémie qui s’est répandue comme une traînée de poudre sur toute la planète grâce ou à cause de la terrible efficacité du transport aérien comme vecteur du coronavirus.

L’irruption de cette catastrophe aux conséquences sanitaires, sociales et économiques a bouleversé la vie de plusieurs milliards d’humains à des degrés divers, la plus grave de ces conséquences étant bien sûr la perte à ce jour d’un million trois cent mille vies dans le monde. 

A mon modeste niveau, rien de grave à signaler pour l’instant ! En revanche, le Covid 19 a interrompu pour quelques mois l’écriture d’un livre que j’avais commencée depuis deux ans. Du jour au lendemain, il est en effet apparu que nombre de sujets que j’avais abordés dans mon précédent essai, NÉMÉSIS Remettons le monde à l’endroit, apparaissaient soudain sur le devant de l’actualité, mettant par exemple en évidence les effets délétères des délocalisations de pans entiers de notre industrie au nom de la sacro-sainte idéologie néolibérale, notre système de santé manquant cruellement des quantités suffisantes d’équipements et de médicaments pour affronter la pandémie dans de bonnes conditions, sans parler bien sûr du manque de lits et de personnels soignants, ce qui n’était pas nouveau. Ainsi, chaque jour qui passait apportait des informations qui faisaient écho à de nombreux passages de NÉMÉSIS.

Tout au long de la période du premier confinement, je décidai donc de publier plus souvent qu’à l’accoutumée des billets sous forme de chroniques sur le blog qui avait été mis en ligne par Amalthée lors de la sortie de NÉMÉSIS en octobre 2017. À la mi-mai, je réalisai au cours d’une nuit pendant laquelle le sommeil se faisait attendre que ce blog devait maintenant avoir un contenu substantiel pouvant donner matière à publication. Dès le lendemain, je commençai donc à rassembler et organiser tous les éléments du blog avec le projet de soumettre un nouveau manuscrit à mon éditrice, conscient tout à la fois de la singularité et de la fatuité de cette idée visant à écrire un livre qui ferait le lien entre l’actualité et le contenu d’un autre livre que j’avais moi-même écrit ! Pourtant, je n’eus guère à attendre pour obtenir un avis favorable à ce projet, l’éditrice considérant qu’au travers de ce dialogue à deux voix, les deux ouvrages se répondent, se complètent et s’enrichissent mutuellement, tout en s’inscrivant très clairement dans des questions de fond politiques, sociétales et sociales plus que jamais d’actualité. 

Tout en regrettant les longs mois qu’il aura fallu pour que sorte enfin ce nouveau livre, je vous annonce qu’il sera en vente au prix de 10€ à compter du 23 décembre prochain sous le titre de 

  AUTOUR D’UN LIVRE

   et le sous-titre de 

Bienvenue chez NÉMÉSIS.

Celles et ceux qui n’ont pas encore lu NÉMÉSIS pourront en faire le tour en lisant cette compilation de 190 pages et auront, je l’espère, très envie de s’attaquer au plat de résistance de l’essai publié en 2017. Quant aux lecteurs qui auront déjà lu l’essai, ils pourront découvrir de nouvelles réflexions, parfois poétiques, qui enrichissent et actualisent celles qu’ils avaient découvertes dans NÉMÉSIS.

Le livre est distribué par Hachette-Livre et pourra être commandé chez tous les libraires, petits ou grands, avant Noël.

Bonnes lectures et restez vigilants tant que rôde l’affreux virus,

Bertrand

Couvre-feu

Couvre-feu

1968, la « chienlit » fait rage dans les rues de Paris, mais au Prytanée militaire de La Flèche, tout est calme et nous sommes des centaines à être confinés dans l’austère établissement construit sous Henri IV pour les Jésuites qui avaient pour mission « d’instruire la jeunesse et la rendre amoureuse des sciences, de l’honneur et de la vertu, pour être capable de servir au public », rien de moins !

Nous avions au programme d’anglais en cette première année de classe préparatoire aux grandes écoles un petit recueil de courts récits écrits par des auteurs comme Henry James, Jack London ou encore l’Étatsunien Ray Bradbury dont la contribution dans ce recueil avait pour titre The Pedestrian, que je traduirai par Le Promeneur.   

Il est important de signaler d’entrée que cette fiction avait été publiée en 1951, ce qui démontre comme on le verra que l’auteur avait déjà eu l’intuition de l’évolution de la société au cours du XXème siècle et au-delà, à l’instar de son contemporain britannique, Georges Orwell, qui publia Nineteen Eighty-four (1984) deux ans plus tôt, en 1949.    

La scène se déroule en 2052 dans une ville imaginaire un soir de novembre brumeux. Il est vingt heures, les rues sont désertes, sombres et silencieuses. Leonard Mead, qui aime parcourir seul pendant de longues heures les rues de sa ville, nous fait d’abord part de ses impressions à la vue des fenêtres derrière lesquelles vacillent, telles des lucioles, les lueurs phosphorescentes des postes de télévision ; il lui semble alors parcourir les allées d’un cimetière.

Il porte des chaussures de tennis pour ne pas faire de bruit, évitant ainsi de provoquer les aboiements de chiens sur son passage et d’alerter une rue entière dont les habitants n’auraient pas manqué de s’inquiéter en voyant s’éloigner lentement cette silhouette improbable à une heure aussi tardive.

Tout en marchant, il fait semblant d’interroger les habitants sur ce qu’ils sont en train de regarder à la télévision ; à cette heure-là, il doit bien y avoir déjà une douzaine de meurtres sur les différentes chaînes, se dit-il !

Il arrive devant un grand échangeur routier en forme de feuille de trèfle à l’intersection de deux autoroutes urbaines. De jour, c’est un grondement permanent de voitures qui, comme des scarabées, cherchent frénétiquement leur place dans le défilé incessant de cette multitude. Mais sous le clair de lune, ces autoroutes sont comme de grands fleuves asséchés.

Soudain, au coin d’une rue proche de son domicile, apparaît une voiture qui dirige vers lui un puissant faisceau de lumière blanche. Une voix métallique s’adresse à lui, lui intimant de ne pas bouger, puis de mettre les mains en l’air faute de quoi, « ils » vont tirer sur lui. L’unique voiture de police de la ville n’avait pas d’occupant ; néanmoins, elle interrogeait Leonard Mead comme l’aurait fait n’importe quel policier en chair et en os. Votre profession ? Répondant « écrivain », il entend la voix noter « Sans profession ». Et Leonard de noter à son tour que l’on pourrait dire ça car il n’a pas écrit depuis des années, la vente de magazines et de livres ayant disparu.

Que faites-vous dehors ?

Je marche répond-il. Pour prendre l’air. Pour regarder.

Mais il y a de l’air dans votre maison, de l’air conditionné. Et une télévision pour regarder ?

Non

Non ?

L’échange se poursuit encore quelques instants, puis la porte de la voiture de police s’ouvre automatiquement et l’ordre est donné à Leonard de monter. Il proteste, n’ayant rien à se reprocher. Demande où on veut l’emmener. La voiture répond : au « Centre Psychiatrique pour la Recherche sur les Penchants Régressifs ».

            Comment ne pas me souvenir de cette fiction futuriste à l’heure où nous sommes soumis à un couvre-feu, après avoir subi au printemps deux mois de confinement et où, plus que jamais, les étranges lucarnes et l’Internet vont représenter pour l’écrasante majorité des gens les seules sources de divertissement ou d’occupation au cours de leurs soirées. Nos grandes villes vont ainsi ressembler à celle imaginée par Ray Bradbury. La police va circuler dans les rues désertées pour traquer les contrevenants qui auront à expliquer pourquoi ils ne sont pas chez eux, comme il se devrait, faute de quoi, sans être emmenés dans un hôpital psychiatrique, ils devront quand même s’acquitter d’une forte amende.

            Bien sûr, ce qu’imaginait Ray Bradbury pour 2052 n’est pas la conséquence d’une épidémie meurtrière, mais d’une lente évolution de la société vers son uniformisation absolue et son atomisation complète au détriment de la vie sociale, chacun devant rester chez soi en dehors des déplacements que nécessitent le fonctionnement de l’économie et les activités essentielles. En ce début de XXIème siècle, avant même que ne surgisse la pandémie, notre mode de vie s’est depuis longtemps déjà engagé vers cette uniformisation largement favorisée par l’introduction à grande échelle de la télévision dans les foyers. Au fond, cette évolution nous a sans doute préparés à consentir plus aisément au confinement et au couvre-feu, puisque pour l’immense majorité des citoyens, rester devant la télévision ou naviguer sur Internet constitue désormais le programme habituel des soirées.

            Ces réflexions ne sont pas très réjouissantes, car elles annoncent que les détenteurs du pouvoir sont ainsi en mesure de conforter leur entreprise de formatage des esprits et d’affaiblir un peu plus cette capacité de « libre examen » chère aux philosophes des Lumières.

            Pour échapper au monde sinistre du promeneur de Ray Bradbury, une seule méthode : se détacher de la tyrannie des médias dominants et leur préférer d’autres sources d’information et de réflexion que sont, par exemple, les lieux de rencontres et les livres…

            Bertrand       

Des masques et des plumes

Des masques et des plumes

Il est 16 heures ce vendredi 18 septembre 2020: sous un grand soleil, la 32ième édition du Salon du Livre de Cosne-sur-Loire va ouvrir ses portes.

Sur toute la longueur du grand barnum s’étirent quatre rangées de tables, deux en périphérie, deux autres au centre, ce qui permet de passer devant chaque auteur en un seul grand tour à sens unique évitant ainsi les croisements entre visiteurs. Ajoutons que pour la même raison, l’entrée et la sortie sont bien séparées. Ce bel ordonnancement sera pourtant souvent perturbé tant il est vrai que les Gaulois ne seront jamais aussi disciplinés que des centurions romains.

Mais ces mesures anti-covid ne sont rien à côté du port obligatoire du masque imposé à tous, ce qui va de soi. Sauf que pour la majorité d’entre nous, participer à un salon du livre en ayant la moitié du visage recouvert est une première qui aura sans doute beaucoup altéré le confort et la qualité des rencontres entre auteurs et visiteurs.

Au bout de quelque temps, la tentation est grande de tirer le masque sous le nez pour mieux respirer ; photos et selfies sont l’occasion de le retirer complètement, mais attention, la police est souvent présente pour rappeler les contrevenants à l’ordre ! Et qu’est-ce qu’il fait chaud ! Ici et là, on écarte un peu les bâches de la périphérie du barnum pour faire entrer de l’air dans le sauna, mais à l’extérieur, Éole est au repos et nul souffle ne vient rafraîchir la moiteur du lieu.

De longues heures passées à promener vos yeux sur les collègues d’en face et tenter d’attirer l’attention des visiteurs qui passent en regardant droit devant eux, ou bien en tournant la tête vers le côté gauche de l’allée alors que vous êtes installé du côté droit ; il m’a d’ailleurs semblé que la situation inverse était beaucoup plus rare ! Les gens marchent lentement mais s’arrêtent rarement ; je leur dis bien qu’il y a un feu rouge au droit de ma table et qu’il faut donc marquer un arrêt, mais ça les amuse à peine… Je sais à quel point il leur est compliqué, pour ne pas dire impossible, de diriger leur regard vers chacune des tables, ce qui nécessiterait de choisir en plus si ce regard ira plutôt vers les livres présentés que vers leur auteur, ou bien vers les deux. Le résultat est toujours le même : quatre-vingt-quinze fois sur cent, vos livres et vous-même n’aurez même pas un regard, à moins d’être un auteur connu.

Mais je vous ai déjà entretenus dans mes nombreux comptes rendus de salons et dédicaces de ces difficultés inhérentes à ce mode de promotion : chronophage, coûteux et fatiguant, physiquement comme moralement. Pourtant, il reste les quelques pour cent de visiteurs qui se sont arrêtés, vous ont écouté et ont parfois engagé un dialogue intéressant, certains d’entre eux avouant hélas ! leur résignation devant l’ampleur des problèmes à résoudre dans notre monde; et ce n’est pas la légende du colibri qui suffira à leur redonner l’énergie et la volonté de quand même se battre !

Cela dit, j’ai aussi voulu profiter de cette occasion pour annoncer la prochaine publication de Autour d’un livre en distribuant des flyers montrant la couverture ainsi que la quatrième. Ce n’est déjà pas facile de faire la promotion d’un nouveau livre pour un auteur qui n’a aucun accès aux médias, mais le faire avec les contraintes de cette pandémie, cela paraît mission impossible ! Pourtant, il faudra bien faire quelque chose, quitte à réinventer d’autres méthodes de promotion ou à prendre quelques risques sanitaires.

Cela fait maintenant deux jours que ce salon a fermé ses portes ; tous les participants, ainsi que madame Marguerite MICHEL, Présidente de Trait d’Union 58, qui a eu le courage de maintenir la tenue de ce salon, redoutent certainement d’apprendre d’ici quelques jours que des cas de Covid se sont déclarés parmi nous… On croise les doigts !

Bertrand

Un salon à ne pas manquer!

Un salon à ne pas manquer!

En effet, ils se font rares les salons, du livre ou d’autre chose, en cette année covidienne.

Je vous rappelle donc que le 32ème Salon du livre de Cosne-sur-Loire a été reporté de mai en septembre et se tiendra, c’est confirmé, du 18 au 20 de ce mois.

A l’occasion de ces nouvelles rencontres avec quelque 80 auteurs, vous aurez la possibilité de découvrir un ouvrage tout à fait dans l’air du temps puisque j’aurai le plaisir d’y présenter NEMESIS Remettons le monde à l’endroit.

J’en profiterai également pour annoncer la sortie en novembre d’un nouveau livre qui fait le lien entre de grands sujets d’actualité et NEMESIS, d’où son titre AUTOUR D’UN LIVRE et son sous-titre Bienvenue chez NEMESIS ! 

Horaires d’ouverture : le vendredi de 16h à 19h30. Le samedi de 9h30 à 12h et de 14h30 à 19h, le dimanche de 9h30 à 12h et de 14h30 à 18h.

Tarifs d’entrée : 3€, gratuit jusqu’à 18 ans.

A très bientôt,

Bertrand

PS : n’ayez aucune crainte avec les mesures sanitaires, elles seront adaptées au contexte du salon et scrupuleusement observées.

Sommes-nous « chez nous » ?

Sommes-nous « chez nous » ?

Un ami qui a vécu comme moi en Nouvelle-Calédonie me fait passer ce message qui incite à certaines réflexions.

Un vieux Kanak m’a dit un jour :

« C’est la terre de nos ancêtres, oui… Il y a une histoire, il y a un vécu.

Mais comme dans toute histoire, il y a un début et il y a une fin.

Avant que l’on soit Kanaks, nous étions ce que le passé nous prouve : des peuples nomades, nos ancêtres sont arrivés sur cette terre et se sont installés par la suite.

En quoi moi, vieux Kanak descendant d’un peuple qui est arrivé dans un passé lointain, j’aurais plus de droits que ceux qui arrivent aujourd’hui ? Ce n’est pas une course au premier arrivé !

L’arrivée des Blancs, Javanais, Wallisiens, Chinois, etc. ne veut pas dire que l’histoire se termine. Elle se construit AVEC les autres.

Il ne faut pas voir la personne différente comme une menace ! mais comme un voyageur qui a besoin d’un toit à qui tu offres un bol de thé pour qu’il ne prenne pas froid (…)

Le racisme, c’est par peur de l’autre, la peur du changement. Mais la montre tourne, le temps passe et qu’on le veuille ou non, les choses changent pour le bien de tous, le bien de chacun.

C’est pour ça que dans le passé, il y a eu des guerres puis des révoltes : on avait peur que le changement joue sur nos manières de vivre !

Mais maintenant voilà, les jeunes s’entêtent à être violents car ils ont peur que leur paradis, leur terre soit volée.

Mais moi, mon fils est en France, il vit là-bas, il a sa vie là-bas et il vit bien. A-t-il volé ces terres ? A-t-il tué, violenté ou volé pour les acquérir ? Non, il a travaillé !

Et il m’a dit qu’il restait là-bas parce qu’il est dégoûté de ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie !

Je finirai par une vérité qui nous touche tous.

Nous ne vivons sur terre qu’une fois.

Alors pourquoi passer sa vie à haïr et mourir avec le cœur sec plutôt que vivre pleinement et s’endormir la tête pleine de bons moments ? »

Ce texte, je ne suis pas sûr qu’il soit authentique. Il évoque tant de questions fondamentales qu’il faudrait plusieurs ouvrages pour y répondre de manière précise et approfondie. Il est toutefois possible de faire quelques remarques très préliminaires sur les différentes propositions de son auteur présumé.

La première remarque que l’on peut faire au bout de sa lecture, c’est qu’au fond, ce Kanak reconnaît le fait colonial comme un élément normal de l’Histoire et que le peuple kanak doit en accepter les conséquences ; dès lors, toute nécessité de s’opposer à cette situation par quelque manière que ce soit, surtout par la violence, devient inutile et même néfaste.

Cette position est peut-être d’une grande sagesse dans le cas de la Nouvelle-Calédonie, mais elle ne saurait être généralisée : il y a aujourd’hui dans le monde des peuples opprimés dont le combat est légitime, que ce soit celui des Palestiniens, des Ouïghours, des aborigènes d’Australie ou de l’Amazonie, et de tous les peuples des « Premières Nations » sur lesquels les Européens ont commis les plus atroces génocides qu’ait connus l’humanité.

Ayons donc la lucidité de reconnaître que les « voyageurs » dont il est question dans ce texte n’étaient pas tout à fait des « bisounours » et ont rarement, pour ne pas dire jamais, abordé de nouveaux rivages et de nouvelles frontières où vivaient déjà d’autres humains, animés d’intentions pacifiques et n’envisageant rien d’autre que de respecter ceux qui leur auraient souhaité la bienvenue avec ce « bol de thé » (je note qu’un Kanak aurait plus volontiers offert un bol de kawa !). Bien au contraire, ces nouveaux arrivants étaient animés d’idées de conquêtes et de domination, sans aucune intention de laisser en paix ceux qui étaient déjà là, prêts à les éliminer totalement au cas où ils leur opposeraient de la résistance ; de fait, de tels « visiteurs » ont toujours eu cela de particulier que ce sont des envahisseurs.

Bien sûr, il n’est plus aujourd’hui envisageable de chasser tous les Européens dont les ancêtres ont pris possession des Amériques ou de l’Australie en éliminant purement et simplement la plus grande partie des premiers occupants. En revanche, il y a des combats qui ne sont pas encore totalement perdus contre les oppresseurs de ce siècle et bien des « guerres et des révoltes » du passé restent d’actualité dans diverses régions du monde. Et ces combats ne sont pas seulement menés par crainte des peuples opprimés de perdre leurs « manières de vivre », mais plus encore de perdre leur liberté, le respect qui leur est dû, et enfin la vie.

La situation de la Nouvelle-Calédonie est-elle différente des exemples qui viennent d’être cités ? Sans trop d’hésitation, je crois que l’on peut répondre « oui ». D’abord parce que les colons français ne se sont pas livrés à un génocide des Kanaks comme l’ont fait les autres colons européens du Royaume-Uni, d’Espagne et du Portugal. Ensuite parce que ce peuple a fini par obtenir des droits identiques à ceux des ressortissants du pays colonisateur tout en conservant ses règles coutumières. Ajoutons encore que leur territoire bénéficie d’une large autonomie en termes de protection sociale, de fiscalité, d’aménagement du territoire et d’éducation. Au total, bien que le mode de vie de nombreux Kanaks reste éloigné du mode de vie occidental, ceux-ci bénéficient d’un niveau de vie très supérieur à celui de citoyens de pays insulaires voisins ayant accédé à l’indépendance comme le Vanuatu.

La dernière remarque concerne cette idée ancienne chère à Jean-Jacques Rousseau, à savoir que la terre appartient à celui qui la fait fructifier. Rousseau y met toutefois un bémol : cette façon de s’approprier une terre ne doit porter préjudice à personne ; en particulier, il n’est pas envisageable de s’approprier une terre déjà cultivée ou utilisée de quelque façon que ce soit par quelqu’un d’autre ! « Personne ne touche au jardin de son voisin : chacun respecte le travail des autres afin que le sien soit en sûreté » (l’Émile). Ainsi, parlant de son fils, ce Kanak ne dit rien d’autre que Jean-Jacques par ce commentaire « A-t-il volé ces terres ? A-t-il tué, violenté ou volé pour les acquérir ? Non, il a travaillé ! ».

Je terminerai en rappelant que l’essai auquel est consacré ce blog rappelle que la violence de la colonisation, là où elle a disparu dans sa forme traditionnelle, est souvent remplacée de nos jours par « La violence des grandes multinationales (qui) se manifeste également à l’égard des populations indigènes lorsque celles-ci sont expropriées et chassées de leurs terres pour y implanter des activités telles que l’extraction d’hydrocarbures ou de minerais, par l’élimination de la forêt et la culture de plantes fournissant des agrocarburants (canne à sucre, palmiers à huile) ou par la construction de grands barrages » (chapitre V, p. 328/329).

Bertrand

Annonce importante

Annonce importante

Une lectrice assidue de ce blog me demandait il y a quelques jours pourquoi je n’avais pas posté de billets depuis plus d’un mois et demi. Je me dois donc de fournir quelques explications.

Tout d’abord, je suis parti en vacances pendant plus de deux semaines. Pendant cette période de repos et de détente j’ai donné la priorité à la lecture plutôt qu’à l’écriture. J’espère que personne ne m’en voudra. Après tout, je ne suis pas un éditorialiste ou un chroniqueur qui se serait engagé à fournir chaque semaine, et même plusieurs fois par semaine, des analyses, commentaires et autres réflexions inspirés par l’actualité.  

Mais ce n’est pas là la raison principale de mon absence provisoire du blog.

Elle tient précisément à mon activité qui a été plus intense que de coutume dans l’écriture de ces billets au cours des premiers mois de l’année 2020. Comme vous l’aurez constaté, le séisme que le coronavirus a provoqué dans la vie privée des gens et dans les sphères économique, sociale et culturelle a été pour moi l’occasion de montrer à quel point l’essai que j’ai publié en octobre 2017 faisait écho aux questionnements qui ont surgi de toute part à propos des conséquences de la mondialisation, de nos systèmes de production, de l’organisation de nos territoires et de nos modes de vie.

Cette situation était source de frustrations car il faut bien reconnaître, qu’étant depuis plus de deux ans resté « sous les radars » des médias, mon essai n’a pu à ce jour trouvé un lectorat significatif. Dommage car son contenu adresse précisément les grandes questions du monde actuel avec l’objectif d’amener les lecteurs à une meilleure compréhension de ce monde et à entrevoir le monde nouveau que tente de dessiner le dernier chapitre du livre.

Tout en faisant cet amer constat, je réalisai que le blog contenait un nombre appréciable de pages d’écriture, soit du fait des commentaires de lecteurs de NÉMÉSIS, soit du fait de mes commentaires post-signatures ou post-salons littéraires, soit encore – et surtout – du fait des nombreux billets qui s’étaient accumulés au fil des mois.

Fin mai, il m’est alors venu cette idée étrange d’effectuer une compilation de tous ces textes et de les organiser en plusieurs chapitres en vue de les publier ! J’ai adressé ce nouveau manuscrit directement à mon éditrice chez Amalthée début juin, me demandant quel accueil serait réservé à ce projet inhabituel de publier un livre sans prétention qui évoque avec insistance un autre livre beaucoup plus ambitieux qui se positionnait déjà comme un ouvrage atypique par les analyses et les propositions qu’il présente.    

Fin juin, j’ai une nouvelle fois pu apprécier l’esprit très ouvert de mon éditrice puisqu’elle acceptait de publier ce manuscrit si particulier. J’avais dès le début envisagé un titre évoquant clairement cette particularité : Autour d’un livre, et pour inviter du même coup le lecteur à se plonger dans le plat de résistance de l’essai, j’y ai ajouté ce sous-titre : Bienvenue chez NÉMÉSIS. Naturellement, ne surtout pas croire que ce nouveau livre n’est destiné qu’à la promotion de son grand frère ; de fait, son contenu est totalement nouveau puisqu’il comporte pour l’essentiel de nouvelles réflexions tenant compte de l’actualité de ces deux dernières années. Tous les lecteurs du blog pourront le confirmer.

Interrogation légitime de ces lecteurs : quel intérêt auraient-ils à acheter ce nouveau livre ? D’abord l’intérêt d’avoir une compilation imprimée, plus simple et plus facile à lire ou relire ; ensuite, de découvrir certains ajouts qui ne se trouvent pas dans le blog. Enfin de pouvoir prêter ce livre qui ne coûtera que 10 € à des connaissances pour leur donner envie de lire l’essai publié en 2017.

Autour d’un livre sortira en octobre prochain. La date précise vous sera donnée ultérieurement sur le blog.

Je ne veux pas garantir que je continuerai à publier régulièrement des billets, ayant décidé de reprendre la rédaction d’un nouvel essai commencée depuis plus d’un an…

J’en profite pour rappeler que le 32ème Salon du Livre de Cosne-sur-Loire est à ce jour maintenu aux nouvelles dates des 18, 19 et 20 septembre. J’espère avoir le plaisir de vous y rencontrer très nombreux.  

Horaires d’ouverture : le vendredi de 16h à 19h30, le samedi de 9h30 à 12h et de 14h30 à 19h, le dimanche de 9h30 à 12h et de 14h30 à 18h30.

Tarifs d’entrée : 3€, gratuit jusqu’à 18 ans.

A bientôt,

Bertrand